Dans un Mex­ique touris­tique et suran­né, Lee (Daniel Craig), écrivain d’âge mûr, tombe amoureux du jeune Eugène (Drew Starkey) et entame assez vite une rela­tion avec lui. Résumé ain­si, Queer pour­rait n’être qu’une vari­a­tion autour de Call Me by Your Name, mais l’ini­ti­a­tion que le film relate dépasse assez vite le cap de la romance gay pour attein­dre dans son dernier chapitre une dimen­sion ésotérique et mor­tifère qui déroute com­plète­ment. C’est à cet endroit que s’exprime toute la dif­férence entre un scé­nario trou­vé dans un tiroir de James Ivory et truf­fé de références cul­turelles de bon goût (le côté hel­léniste studieux de Call Me…) et l’adaptation d’un texte de William Bur­roughs, où la pul­sion éro­tique côtoie un univers ténébreux et empoi­son­né. Au sein de ce cadre, Lee est en quête d’une lumière intérieure et sa recherche évolue sen­si­ble­ment au fil des trois chapitres qui struc­turent le film. D’une scène de love at first sight à des expéri­ences hal­lu­ci­na­toires ouvrant grand les portes de la per­cep­tion, le par­cours accom­pli par ce per­son­nage en pleine crise est aus­si celui d’un film tirail­lé entre deux aspi­ra­tions con­tra­dic­toires. D’un côté, un idéal roman­tique presque naïf, souligné par des effets de surim­pres­sion dessi­nant à l’écran des gestes d’amour imag­i­naires (touch­er une nuque, esquiss­er un bais­er) ; de l’autre, la pros­ti­tu­tion et la pré­da­tion sex­uelle, qui situent Queer aux antipodes de l’esthétique un peu pré­cieuse de Call Me by Your Name, comme si Guadagni­no affrontait, à l’instar de son per­son­nage, la vérité crue de son désir.

Cette quête qui ani­me Queer et dicte son mou­ve­ment prend la forme d’un affran­chisse­ment pro­gres­sif de la cul­ture européenne : ce n’est en effet pas tant à Bur­roughs que l’on pense au début du réc­it qu’au Vis­con­ti de Mort à Venise, dont le film reprend l’obsession roman­tique (Drew Starkey serait l’ange blond fasci­nant l’homme d’âge mûr) tout en la sex­u­al­isant à out­rance, avec le poten­tiel pub­lic­i­taire dont peut faire preuve la mise en scène de Guadagni­no. La pre­mière par­tie du film nous situe de ce point de vue en ter­rain con­nu : scène de « eye con­tact » boost­ée par la musique (Nir­vana), dessin aigu de la sil­hou­ette d’Eugène sous la griffe d’un styl­iste recon­nu (Jonathan Ander­son), éro­ti­sa­tion inces­sante des corps mas­culins (surtout celui de Drew Starkey, nou­velle égérie du cinéaste ital­ien, après Tim­o­th­ée Cha­la­met et Josh O’Connor). Le troisième seg­ment du film, pour­tant, décon­certe : en se déplaçant dans une jun­gle rem­plie d’esprits (qui n’est pas sans rap­pel­er celle de Trop­i­cal Mal­a­dy, d’ailleurs éclairée par le même chef opéra­teur, Say­omb­hu Mukdeep­rom), Queer retrou­ve le fil du réc­it Bur­roughs et se trans­forme alors en ston­er movie dépres­sif, voire dés­espéré.

On voit alors mieux ce qui émerge au con­tact des spec­tres venus de la jun­gle : peut-être un poi­son qui dor­mait depuis le début dans le cœur de Lee et de son amant. Queer est en cela autant un film d’amour sex­uelle­ment très explicite qu’une médi­ta­tion hal­lu­cinée (voire hal­lu­ci­na­toire) sur la ter­reur de ne plus être aimé. Dans l’un des derniers plans du film, Lee, devenu vieux, se repose sur un lit et sent tout à coup la chaleur de son ancien parte­naire, dont il imag­ine les jambes col­lées aux siennes, comme à la grande époque de leur rela­tion. C’est ce vide abyssal (aimer/ne plus être aimé) que le film essaie de combler dans la jun­gle, bien qu’aucune drogue – même la plus ter­ras­sante – ne puisse y par­venir.