« On a beau l’avoir vu des mil­liers de fois, on ne s’en lasse jamais », déclare un per­son­nage au début de Wolf Man, alors qu’il con­tem­ple un paysage foresti­er. Dif­fi­cile de ne pas lire dans cette adresse une mise en abyme, comme s’il s’agissait de s’excuser pour cette énième itéra­tion du mythe du loup-garou. Il faut dire qu’entre la sor­tie du Nos­fer­atu de Robert Eggers et celle, à venir, du Franken­stein de Guiller­mo del Toro, les grandes fig­ures tra­di­tion­nelles du ciné­ma fan­tas­tique hol­ly­woo­d­i­en ne cessent de refaire sur­face – Leigh Whan­nell avait d’ailleurs lui-même déjà signé une nou­velle ver­sion de l’homme invis­i­ble Blum­house. Comme Invis­i­ble Man, juste­ment, son nou­veau film entend réac­tu­alis­er un mythe hor­ri­fique en préférant un ancrage con­tem­po­rain à la resucée d’une imagerie éculée : ici, pas ques­tion de pleine lune ni de balles en argent ou de cultes ésotériques. Une sim­ple grif­fure con­damne Blake à se trans­former en bête, peu après son arrivée dans l’Oregon de son enfance, en com­pag­nie de sa femme Char­lotte et de sa fille Gin­ger. On ne saura rien de plus sur l’origine de cette étrange malé­dic­tion, et c’est tant mieux. Whan­nell (qui a aus­si écrit le film) fait par ailleurs le choix per­ti­nent de resser­rer l’essentiel de l’action sur une seule nuit, s’émancipant ain­si du ron­ron habituel du genre (va-et-vient entre apparence humaine et lycan­thrope, vie cachée, traque, etc.). Seule la trans­for­ma­tion en elle-même l’intéresse, enten­due comme un glisse­ment pro­gres­sif et inéluctable du per­son­nage vers une folie meur­trière. Si le film fait penser bien enten­du à Shin­ing, c’est plus encore l’ombre de Shya­malan qui est ici pal­pa­ble, tan­dis que Blake, dans une ferme per­due au fond des bois, est con­traint de faire face au sur­gisse­ment de l’inimaginable.

À l’image de Signes ou du récent Knock at the Cab­in, Wolf man est, tout du moins dans un pre­mier temps, une vari­a­tion sin­gulière sur le genre du home inva­sion : la famille cherche en effet à main­tenir une inquié­tante créa­ture à l’extérieur. Par­al­lèle­ment, Blake se déshu­man­ise petit à petit, jusqu’à voir sa per­cep­tion s’altérer. C’est en adop­tant son point de vue en muta­tion que le film livre ses scènes les plus réussies : on n’assiste pas seule­ment à sa méta­mor­phose, mais aus­si au change­ment rad­i­cal de sa vision du monde. L’idée accouche notam­ment d’un beau face à face entre mari et femme. Alors que la caméra s’éloigne de Blake pour s’approcher de Char­lotte, l’aspect de la pièce change et les paroles se recon­fig­urent en bruits étranges, à tel point que les mots de son épouse lui sont désor­mais incom­préhen­si­bles. Le champ-con­trechamp qui s’ensuit laisse chaque per­son­nage seul dans « son » cadre : les deux se regar­dent, inca­pables de bris­er leur isole­ment respec­tif ; désor­mais, ils seront enfer­més dans des champs per­cep­tifs étanch­es l’un à l’autre. On regrette que le film ne s’attarde pas davan­tage sur ces étapes inter­mé­di­aires et intimes de la muta­tion, tant elles parvi­en­nent à pro­duire quelques visions ter­ri­bles, à l’image de ce plan où Char­lotte observe, sidérée, son mari en train de boire son pro­pre sang. Le lien entre lycan­thropie et résur­gence d’une mas­culin­ité tox­ique héritée du père de Blake a beau être plus ou moins claire­ment énon­cé, Wolf Man a le mérite de ne pas trop se per­dre en dis­cours ou en jus­ti­fi­ca­tions allé­goriques. Il adopte essen­tielle­ment un regard trag­ique, retraçant la prise de con­science d’un homme qui devient, con­tre son gré, une fig­ure d’altérité. Le film ne tient mal­heureuse­ment pas cette propo­si­tion inspirée jusqu’au bout, délais­sant notam­ment le regard de la fille sur ce père qui ne parvient plus à garder le con­trôle de lui-même, au prof­it de scènes de pour­suite plus génériques. Il n’empêche : Wolf Man con­firme que le tra­vail de Whan­nel est à sur­veiller.