Le générique et le dernier plan de Us, le nou­veau film de Jor­dan Peele, n’ont a pri­ori (mais a pri­ori seule­ment) rien en com­mun : le pre­mier s’ouvre sur la cage d’un lapin alors que le sec­ond débute par le sur­vol d’une route. Les deux scènes se révè­lent pour­tant exacte­ment mues par le même mou­ve­ment, à savoir un élar­gisse­ment du cadre qui vient révéler l’ampleur insoupçon­née de ce que se trou­vait ini­tiale­ment hors-champ. Cet effet, sur­gis­sant sous des formes bien dis­tinctes aux deux extrémités du film, dit bien l’horizon qui ani­me Us, spec­ta­cle du déploiement d’une idée sim­ple (les mem­bres d’une famille d’Afro-Américains tombe nez à nez avec leurs dou­bles malé­fiques) qui gagne en com­plex­ité et en ambi­tion au fur et à mesure que le réc­it pro­gresse. La notion de spec­ta­cle sem­ble d’ailleurs par­faite­ment assumée par le film, dont les lap­ins, à l’honneur du générique, la fête foraine au cœur de l’intrigue et la présence de masques illus­trent le goût de la manip­u­la­tion. De la même façon que le déploiement n’a d’autre fonc­tion que de met­tre en valeur l’ampleur de ce qui était caché, l’entrelacement de ces sym­bol­es vient toute­fois davan­tage met­tre en abyme le cap du réc­it qu’il ne con­stru­it un réel réseau de sig­ni­fi­ca­tion. Car si le film repose sur des inten­tions certes séduisantes (sur­pren­dre, pouss­er dans ses derniers retranche­ments un cadre nar­ratif, bas­culer d’une échelle à l’autre), il n’ac­couche finale­ment que d’un petit tour de passe-passe. Peel a beau dis­tiller les signes que sa fable cauchemardesque pour­rait recou­vrir une allé­gorie poli­tique (lorsqu’on demande pour la pre­mière fois aux dou­bles ce qu’ils sont, celui de l’héroïne clame « We’re Amer­i­cans ! »), cette dernière se révèle au fond assez pataude – une foule de lais­sés-pour-compte remonte à la sur­face pour dou­ble­ment désunir l’Amérique, d’abord avec des ciseaux, l’instrument de mort des dop­pel­gänger, puis avec une chaîne rouge qui vient couper le ter­ri­toire en deux[1].

Il est d’ailleurs symp­to­ma­tique que le film s’en remette à un mono­logue pour révéler le fonc­tion­nement de l’inframonde grouil­lant sous la sur­face en apparence apaisée de San­ta Cruz, tant l’avancée du réc­it repose moins sur la mise en scène (à l’exception, peut-être, de la scène noc­turne où la vil­lé­gia­ture de la famille se voit envahie) que sur l’enchevêtrement de retourne­ments scé­nar­is­tiques et d’un mariage, déjà à l’œuvre dans Get Out, entre bouf­fon­ner­ie et épou­vante. À nou­veau, le film se révèle cepen­dant plus con­va­in­quant sur son ver­sant comique, porté notam­ment par le jeu out­ré de Lupi­ta Nyon­go’o, l’atout numéro un du film, que sur son ver­sant stricte­ment hor­ri­fique, que de toute façon Peele finit par con­ver­tir en sec­ond degré (la réac­tion de l’héroïne lorsque se répète un jump scare provo­qué par le sur­gisse­ment d’une chou­ette dans la fête foraine). Il paraît dès lors un peu rapi­de de décel­er dans cet atte­lage d’audaces scé­nar­is­tiques, de sous-texte poli­tique et de rup­tures de tons une véri­ta­ble vir­tu­osité. Us con­firme plutôt le côté petit malin du ciné­ma de Jor­dan Peele, dont le tal­ent con­siste surtout pour le moment à sor­tir un lapin de son cha­peau dix ou quinze fois au cours d’un même film. C’est en l’état un brin lim­ité.

Notes

Notes
↑1 Au-delà de cette pos­si­ble allé­gorie de l’élection de Trump, le film pèse sym­bol­ique­ment deux tonnes : les dou­bles sont ini­tiale­ment créés pour con­trôler, depuis les pro­fondeurs, les corps de la sur­face (mais par qui ? Comme dans Get Out, où le choix des vic­times Afro-Améri­caines était réduit à un « oh, c’est comme ça, ça aurait pu être quelqu’un d’autre », Peele fait preuve d’une éton­nante dés­in­vol­ture dans le développe­ment de son con­cept), tan­dis que le motif de leur révolte naît d’un spot pub­lic­i­taire.