Les frères Dar­d­enne pour­suiv­ent leurs essais ciné­matographiques sur la pré­car­ité d’au­jour­d’hui. Si la nar­ra­tion de L’En­fant s’érode quelque peu, le film veut témoign­er d’un avenir pos­si­ble pour ceux qui se débat­tent dans les bas-fonds économiques de la société occi­den­tale pré­ten­du­ment ras­sas­iée. La morale du film, incar­née par le héros Bruno qui refuse un temps de tra­vailler, demeure en dehors du poli­tique­ment cor­rect.

Bruno est un jeune adulte à la sit­u­a­tion pré­caire que la grossesse de sa com­pagne Sonia ne con­va­inc pas de réa­gir et de chang­er de vie. Tra­vailler, gag­n­er sa vie, s’as­sur­er de pos­séder un toit pour son cou­ple et l’en­fant à venir : tout cela lui sem­ble étranger. Son incon­science et ses manières infan­tiles men­a­cent la vie de Sonia et de son bébé.

Les pre­miers plans de L’En­fant qui étouf­fent lit­térale­ment le per­son­nage de Jérémie Renier (acteur fidèle) instal­lent le spec­ta­teur dans un proces­sus de recon­nais­sance de l’u­nivers ciné­matographique des frères Dar­d­enne : les très gros plans des per­son­nages, la mal­léa­bil­ité et le malaise du dis­posi­tif de la caméra à l’é­paule, l’om­niprésence des décors urbains, plus rarement en dehors de la ville, sur les berges d’un fleuve défig­urées par le monde indus­triel, les frich­es et les bâti­ments des usines au départ au bord du cadre, de plus en plus vis­i­bles au fur et à mesure que le cadre s’élar­git à l’en­vi­ron­nement du héros… Cette recon­nais­sance pro­longe la foi du spec­ta­teur dans le ciné­ma social (quoique très peu poli­tique !) et human­iste des deux réal­isa­teurs belges.

Pro­longeant les deux gageures artis­tique et scé­nar­is­tique de leur veine ciné­matographique, le duo filme la débrouille, le poids de la mis­ère et les car­cans soci­aux qui rog­nent l’avenir et le quo­ti­di­en des plus dému­nis, privés des out­ils adéquats du lan­gage et de l’in­struc­tion. Imman­quable­ment, les frères Dar­d­enne devaient se con­fron­ter à la face cachée (et presque hon­teuse et mal­adive) du quart monde occi­den­tal. Der­rière l’év­i­dence de la mis­ère, exis­tent la joie de vivre, la volon­té de con­stru­ire une famille et l’in­ef­fa­ble Espoir… Loin de l’hu­mour et du cynisme des Gro­seille de La vie est un long fleuve tran­quille et des enfants et petits-enfants du bidonville romain d’Affreux, sales et méchants, et bien loin de la poésie de la chronique des exclus de Dodes’kaden, le film joue la carte du nat­u­ral­isme social.

L’ar­gent per­ver­tit les rela­tions de Bruno avec Sonia, avec sa mère et avec le petit garçon, dont les vols per­me­t­tent à Bruno de sur­vivre, comme il per­ver­tit celles de ce petit garçon avec son grand frère invis­i­ble. L’om­nipo­tence de cet instru­ment d’échange social est accen­tuée quand il vient à faire défaut ou lorsqu’il coule à pro­fu­sion. L’ar­gent fomente une sorte de logique mon­strueuse et déréglée qui s’emballe dans la pre­mière par­tie du film. Il n’y a pas de con­tact humain pos­si­ble qui ne puisse éviter les ques­tions finan­cières. L’ar­gent empêche le cou­ple de dormir ensem­ble lorsque Bruno préfère louer le stu­dio pour sur­vivre et il les sépare lorsqu’elle décide que l’en­fant ne peut devenir une mon­naie d’échange. Mais comme pour tous les autres con­som­ma­teurs de cette société de l’achat à l’ex­cès, c’est aus­si l’ar­gent qui témoigne de la ten­dresse que Bruno porte à Sonia. Dans deux beaux moments de répit, Bruno, énamouré, lui offre une réplique de son pro­pre blou­son puis con­duit la lux­ueuse voiture avec laque­lle il vient chercher la « princesse » et l’en­fant pour les men­er sur une route de cam­pagne…

Ces derniers exem­ples nour­ris­sent les moments de com­plic­ité juvénile du cou­ple, par­ents si jeunes, dont l’at­tache­ment l’un à l’autre se trans­pose avec justesse dans des mas­ca­rades de lutte infan­tile, témoignage de leur pudeur et de leur amour. Présent dans le mélo­drame et encore plus couram­ment dans les west­erns, le véri­ta­ble cli­max scé­nar­is­tique du film utilise le tro­pisme clas­sique qui fait de la femme l’élé­ment de sta­bil­ité, de séden­tari­sa­tion et enfin de con­sti­tu­tion de la famille con­tre la vol­u­bil­ité, la pré­car­ité « joyeuse » et la lib­erté de Bruno. C’est « Elle » qui fait que tout doit (ou pas ?) bas­culer. Pour­tant le film, et de manière symp­to­ma­tique la mise en scène des frères Dar­d­enne, ne parvient pas à faire véri­ta­ble­ment fonc­tion­ner cette dichotomie qui frise l’ab­surde quand la jeune fille perd sa naïveté d’un coup de baguette mag­ique alors que lui gagne une noblesse de sen­ti­ment avec le sac­ri­fice de sa lib­erté d’homme et tourne, tout aus­si rapi­de­ment, le dos à ses enfan­til­lages. N’est-il pas un peu risqué de faire de Bruno le véri­ta­ble insti­ga­teur de la rédemp­tion famil­iale ? Ce volte-face de Bruno qui per­turbe le spec­ta­teur ne nous encour­age pas à don­ner crédit à la fin du film trans­for­mée en deus ex machi­na alors que le trio fan­tôme sem­ble se recom­pos­er comme par mir­a­cle…

Les réal­isa­teurs ont réus­si jusqu’i­ci à associ­er à leur univers la force éthique de leurs per­son­nages en butte aux drames ou aux acci­dents de la vie. Cha­cun de leurs trois films précé­dents insis­tait sur un proces­sus unique, tout le temps de la nar­ra­tion était néces­saire à la sub­jec­tivi­sa­tion du héros : l’ap­pren­tis­sage moral du jeune homme de La Promesse, la résis­tance butée de Roset­ta, le par­don du menuisi­er pour l’as­sas­sin de son Fils. C’est-à-dire, le moment cri­tique pour le héros ouvrait le film, et ne venait pas en per­turber l’évo­lu­tion. Dans ces « chroniques de sub­jec­tiv­ité » le retour de la fig­ure de l’é­vanouisse­ment se fait le plus sou­vent à tra­vers un tiers qui fait face aux héros : celui de la veuve du tra­vailleur clan­des­tin et celui de la mère qui ne com­prend pas l’ab­né­ga­tion de son ancien mari. Cet évanouisse­ment souligne la résis­tance du héros mais sug­gère aus­si la fragilité des con­sciences qui se débat­tent dans des envi­ron­nements nus et hos­tiles. Seule Roset­ta, souf­frante dans sa chair de toutes les carences de la faim et du froid, s’é­vanouit sans témoin et sans vrai­ment pren­dre con­science de sa force, isolée et murée dans sa soli­tude sui­cidaire, con­frontant alors le spec­ta­teur à cette vie qui se dérobe. Dans L’En­fant, l’é­vanouisse­ment de Sonia au moment où Bruno révèle son crime, n’est pas inséré dans un long proces­sus mono­lithique de sub­jec­tivi­sa­tion du héros. À par­tir de cet épisode, tout bas­cule très vite car l’é­vanouisse­ment est moins un signe qu’une véri­ta­ble coupure dans le déroule­ment du film. On quitte alors l’évo­lu­tion du per­son­nage de Bruno pour se con­cen­tr­er sur sa famille. Les frères Dar­d­enne aban­don­nent cette fois-ci la nar­ra­tion linéaire qui fai­sait la force de leurs œuvres précé­dentes.

En revanche, le film reprend le thème de la fil­i­a­tion. La fragilité des liens de fil­i­a­tion qui ten­dent à repro­duire mal­gré eux la vio­lence et la résig­na­tion du passé est un véri­ta­ble fil d’Ar­i­ane dans les films des frères Dar­d­enne. Dans L’En­fant, qui se con­cen­tre sur ce lien dès le titre du film, l’isole­ment des deux par­ents rend prob­lé­ma­tique le hap­py-end final qui intro­duit la per­spec­tive d’une fil­i­a­tion apaisée. Le lien qui unit étrange­ment Bruno au jeune voleur évolue au moment où cet appren­ti manque de per­dre la vie, le héros met­tant fin bru­tale­ment à l’é­goïsme qui le car­ac­téri­sait en choi­sis­sant de se dénon­cer et de pren­dre sur lui tous les torts. Ce sen­ti­ment est dis­tinct de celui que Bruno partage avec Sonia. Le film aurait pu s’achev­er lorsque Bruno prend cette pre­mière respon­s­abil­ité, lais­sant la suite à l’ap­pré­ci­a­tion de l’imag­i­na­tion du spec­ta­teur… Le dernier et lent panoramique de la prison ménage un sus­pens mal­adroit : qui, du garçon d’abord dédaigné ou de la femme autre­fois trahie, est venu au par­loir ?

Reste que le mérite des frères Dar­d­enne, rares aujour­d’hui avec l’Améri­cain Amos Kollek à filmer inlass­able­ment la pré­car­ité grim­pante de notre société libérale, et leur volon­té de se con­fron­ter à l’in­ven­tion des vies mar­ginales légiti­ment large­ment, sinon cette Palme-ci, du moins le souci du Fes­ti­val de Cannes de suiv­re leur itinéraire et leurs « his­toires » atyp­iques. Même si ce film n’est pas le préféré de la rédac­tion, cha­peau bas à ces images « volées » qui pro­posent une autre vision que celles des dis­cours d’un Sarkozy ou de son acolyte Christophe Lam­bert (ironie de ciné­ma ?) sur le front de la nou­velle « moral­ité » en lieu et place des actions sociales de notre société et du gou­verne­ment.