Luc et Jean-Pierre Dar­d­enne, frères et cinéastes, ont décroché avec L’En­fant leur deux­ième Palme d’Or au dernier fes­ti­val de Cannes, après Roset­ta, en 1999. Retour avec eux sur la genèse d’un film tou­jours autant ancré dans la réal­ité sociale de notre époque, mais qui touche aus­si à l’u­ni­ver­sal­ité.

Quand vous avez com­mencé à éla­bor­er le scé­nario, est-ce que vous avez tout de suite eu l’idée d’ex­plor­er une nou­velle facette des liens fil­i­aux et famil­i­aux ?

Luc Dar­d­enne : Non, on ne part jamais avec l’idée d’un sujet, ou d’un thème. Ce qu’on fait, c’est qu’on par­le, on racon­te des choses, on repar­le de per­son­nages aux­quels on a déjà pen­sé pour un film, des familles, et puis tout d’un coup, il y a des choses qui revi­en­nent. Là est rev­enue l’his­toire de cette fille qu’on avait vue en tour­nant le film précé­dent, Le Fils, à Seraing, dans les mêmes rues que celles où on a tourné L’En­fant. On a vu pass­er une fille avec un lan­dau, une jeune fille de 15–16 ans, qui avait un bébé, et qui le pous­sait dans ce lan­dau, et elle pous­sait ce lan­dau de manière très vio­lente, c’é­tait un peu sur­prenant. On en a par­lé pen­dant le tour­nage du Fils, d’ailleurs, et puis, quand on s’est mis à réfléchir, on a repen­sé à elle, et on s’est dit que ce serait mar­rant de faire un film sur une fille qui a un bébé et qui se promène avec le lan­dau à la recherche d’un père, car elle était seule, nous on l’avait vue seule. Finale­ment on a aban­don­né cette idée-là, et c’est devenu ce que c’est devenu. Ce qui a vrai­ment con­tin­ué à nous occu­per l’e­sprit, c’est l’his­toire du lan­dau, en fait, ce lan­dau dans la ville, quelqu’un qui pousse un lan­dau dans la ville, et qui est seul. C’est par­ti de là.

Com­ment le per­son­nage de Bruno s’est-il défi­ni ? Com­ment avez-vous con­stru­it l’évo­lu­tion du per­son­nage ?

Jean-Pierre Dar­d­enne : Il fait un acte ter­ri­ble, sans stratégie, sans pré­pa­ra­tion, et en pen­sant que Sonia va être d’ac­cord, il ne se rend pas compte du tout. On a essayé de faire de Bruno un per­son­nage léger, comme s’il ne touchait pas le sol, parce que rien n’a de poids pour lui, et c’est quelqu’un qui n’a pas de cen­tre de grav­ité. Mais il avait aus­si, nous sem­blait-il, la séduc­tion du con­tre­bandi­er, parce qu’en même temps, il a quelque chose d’in­soumis, de libre dans sa mar­gin­al­ité, con­tre laque­lle il ne se bat pas, il s’y est fait sa petite niche. Et surtout, il ne se plaint pas, il se débrouille avec sa bande de petits voy­ous qu’il fait tra­vailler pour lui. C’est une sorte d’autiste social, on dirait que les sen­ti­ments pour lui sont une chose qui n’ex­iste pas. Il aime Sonia, mais à sa manière, un peu sur­prenante, au point d’imag­in­er qu’elle va être d’ac­cord avec ce qu’il a fait. C’est un drôle d’amour. Et c’est vrai qu’il va lui fal­loir du temps, et vivre une série d’événe­ments pour se ren­dre compte que les autres sont là, que Sonia existe et que Jim­my existe. Ce qu’on a essayé de racon­ter, c’est com­ment ce Bruno peut devenir le père de Jim­my, après avoir com­mis l’acte qui l’éloignait le plus de Jim­my. Com­ment allait-il pou­voir devenir le père de Jim­my, et est-ce que l’amour de Sonia allait suf­fire à cela ? Nous avons pen­sé que non. C’est pour cela qu’à un moment don­né, il y a cet épisode avec Steeve, le petit voy­ou, qui se passe en l’ab­sence de Sonia. On a aus­si essayé d’en faire quelqu’un de vivant, qui ne por­tait pas le poids du monde sur ses épaules, même s’il lui arrive une série de choses un peu con­trari­antes.

Vous sem­blez juste­ment éviter tout pathos. Vous avez volon­taire­ment mis de côté l’aspect expli­catif ?

LD : Oui, nous voulions que le spec­ta­teur ne puisse pas enfer­mer Bruno dans une expli­ca­tion de cas, et trou­ve des raisons sociales ou psy­chologiques à ses actes. C’est pourquoi le spec­ta­teur n’en­tre plus dans le devenir, dans le mou­ve­ment intérieur qui con­duit le per­son­nage vers la fin du film. On fait un por­trait en mou­ve­ment d’un per­son­nage, voilà ce qu’est notre film.

Vous avez épuré le film de toute musique…

LD : On n’a pas sen­ti la néces­sité d’en met­tre, mais on pour­rait en met­tre dans le prochain film, on n’a pas de principe a pri­ori anti-musique. Peut-être que notre cul­ture musi­cale assez restreinte ne nous per­met pas de trou­ver la musique appro­priée, on n’a pas gran­di dans la musique, donc quand on con­stru­it un film, on ne le voit pas en rap­port avec la musique. Même le rythme d’un film, il faut qu’on se l’ap­pro­prie par les plans, notam­ment par les plans-séquences, puis au mon­tage, et non en se dis­ant qu’à tel et tel endroit on met­tra de la musique, on ne réflé­chit pas comme ça, on n’y arrive pas, tout sim­ple­ment. Ce n’est pas qu’on ne veut pas, mais c’est nous, c’est ain­si qu’on fonc­tionne.

Déb­o­rah François est très naturelle. Vous l’avez tout de suite vue dans le rôle de Sonia, dans le rôle d’une mère ?

JPD : À un moment don­né, elle est apparue comme étant la meilleure pour ren­con­tr­er Sonia. Nous avons fait une sélec­tion pro­gres­sive par­mi toutes les pho­tos que nous avons reçues et toutes les jeunes filles que nous avons ren­con­trées. Nous les avons filmées avec une petite caméra, et au fur et à mesure du tra­vail et de ce qu’on leur a demandé, une est restée, alors vous vous dites que c’est elle qui va ren­con­tr­er Sonia, et que Sonia va ren­con­tr­er. C’est elle qui va porter cette ren­con­tre pen­dant les douze semaines de tour­nage. C’est un pari que l’on fait. Mais finale­ment la seule expli­ca­tion c’est qu’elle est la seule à pou­voir faire exis­ter cette Sonia, parce qu’elle est jeune, et en même temps elle était crédi­ble, physique­ment, en jeune mère, et elle appor­tait aus­si une douceur à Sonia.

LD : Et aus­si, sa manière d’être là fai­sait qu’on ne rédui­sait pas Sonia à une vic­time, elle ne ren­trait pas dans l’im­age de la fille qui en voit de toutes les couleurs avec son mec. Elle est paumée comme lui, mais elle a du répon­dant, on sait qu’elle peut répon­dre, et ça c’est bien.
Il ne fal­lait pas que dès qu’on la voit, on se dise : « Ha, la pau­vre fille… ! » Car même si on ne racon­tait pas l’his­toire de Sonia, le spec­ta­teur aurait pu pro­jeter l’his­toire d’une faib­lesse de la femme, de la vic­time.

Vous vous êtes beau­coup posi­tion­nés en spec­ta­teurs de votre film ?

LD : Oui, on doit être tout le temps sur nos gardes pour éviter les stéréo­types, et c’est fatiguant ! (rires)

JPD : Ils guet­tent à chaque coin de rue… Il ne fal­lait donc pas que Sonia porte déjà à elle seule tout le mal­heur du monde sur les épaules, et qu’on se dise que finale­ment ce qui lui arrivait était nor­mal, vu sa sit­u­a­tion et son com­porte­ment. Il fal­lait que Déb­o­rah tire Sonia hors de ça.

Quelle scène a été la plus dif­fi­cile à met­tre en place ou à filmer ?

JPD : La plus dif­fi­cile pour nous, ça a été la scène où Bruno attend Sonia, et lui dit ce qu’il a fait de l’en­fant. Trois jours. Voilà, on n’y arrivait pas, eux non plus. Et je pense que s’ils n’y arrivaient pas, c’é­tait à cause de nous.

Vous avez alors tra­vail­lé avec les acteurs, quand des dif­fi­cultés se sont présen­tées ?

LD : On est un peu là pour ça ! (rires)

JPD : À un moment don­né, quand il y a la ten­sion de la scène, l’é­mo­tion qui devraient naître, et qui n’ar­rivent pas à naître, c’est parce que la scène est mal con­stru­ite, ou que la mise en place et le rythme que nous avons con­stru­its ne fonc­tion­nent pas, donc il faut chang­er des choses, les revoir autrement, met­tre la caméra ailleurs, aller plus vite, plus lente­ment, revoir le mou­ve­ment de la scène… Trois jours.

LD : Dans le scé­nario, le début était plus court, donc on l’a un peu ral­longé, pour que Sonia puisse aller voir dans le lan­dau, puis venir vers Bruno. Il était assis, caché par rap­port à elle, donc elle le cherche un peu comme au début du film.

Est-ce que l’on serait en droit de tir­er une moral­ité de cette his­toire ?

LD : Pas une moral­ité, non, ce qui nous intéresse, ce n’est pas de tir­er une moral­ité ou de don­ner une leçon, c’est que le spec­ta­teur durant le film ait pu vivre le par­cours d’un être humain, qui s’ap­pelle ici Bruno. On part avec Bruno, là où il est sans sen­ti­ment, sans capac­ité de sen­tir un autre, d’avoir un lien avec un autre, il est pris dans ses petits com­merces, et puis peut-être le sen­ti­ment arrive à mon­ter en lui, c’est tout. Mais pas une moral­ité au sens où on dirait ce qui est bien, ce qui est mal.