L’intérêt du pro­jet hybride de Desplechin tient davan­tage à sa part d’autofiction cinéphile qu’à son ver­sant de doc­u­men­taire sur le ciné­ma. En douze chapitres, Spec­ta­teurs ! alterne entre­tiens avec des cinéphiles et des cinéastes, vul­gar­i­sa­tion théorique et sou­venirs de jeunesse (encore !) à tra­vers le per­son­nage récur­rent de Paul Dédalus, ici incar­né par qua­tre acteurs dif­férents. Si ces deux facettes se mélan­gent par­fois (de manière par ailleurs assez peu organique), comme lorsque Paul et ses cama­rades d’université dis­cu­tent dans un café de Cavell et de Bazin avec la philosophe San­dra Laugi­er, elles sont la plu­part du temps étanch­es. De toute évi­dence, Desplechin ne se sent pas à l’aise dans le cos­tume du doc­u­men­tariste, comme le mon­tre l’accumulation de formes plus ou moins télévi­suelles aux­quelles il recourt (de l’infographie ani­mée aux entre­tiens sur fond blanc, jusqu’à la présence du cinéaste dans le cadre lors d’une dis­cus­sion avec Kent Jones à New York). Si ces dif­férentes pistes traduisent une sorte d’indécision, la nature bicéphale du film joue en sa faveur : elle induit un resser­re­ment qui pousse Desplechin à se con­cen­tr­er sur l’essence de son sujet, en se débar­ras­sant de tout autre car­can dra­maturgique (il y a bien tou­jours quelques traces de romance, mais le réc­it n’évolue qu’en suiv­ant le fil de la cinéphilie). Il s’amuse par exem­ple à dépein­dre une pre­mière séance frus­trante, à l’opposé de celle de Sam­my au début de The Fabel­mans, dans laque­lle le jeune Paul va voir Fan­tomas avec sa grand-mère et sa sœur. C’est un véri­ta­ble ren­dez-vous man­qué : l’enfant veut dès le début aller aux toi­lettes, puis, lorsqu’il revient à sa place et com­mence enfin à s’intéresser aux déboires de Jean Marais, il se retrou­ve à devoir par­tir car sa sœur a trop peur. Le film a beau fétichis­er la salle à plusieurs repris­es (en fil­mant notam­ment le Max Lin­der, le Grand Action, le Chris­tine Ciné­ma Club ou même le Grand Théâtre Lumière de Cannes), Desplechin assume la part impure de sa pas­sion.

L’une des plus belles scènes mon­tre ain­si Paul devant une red­if­fu­sion télévisée de La Mai­son du doc­teur Edwardes, tan­dis que le reste de sa famille vaque à ses occu­pa­tions domini­cales. Ces très mau­vais­es con­di­tions de vision­nage (on ne cesse en plus de l’apostropher et de le déranger) n’entravent pas la fas­ci­na­tion qui se lit sur son vis­age, jusqu’au flash­back du film d’Hitchcock sur l’enfant empalé, qui réveille et choque l’ensemble des per­son­nes alors présentes dans la pièce. Le pluriel du titre est à ce titre trompeur, car il s’agit au fond moins d’un film sur les ama­teurs de ciné­ma (sur ce sujet, on lui préfèr­era la trilo­gie des Cinéphiles de Louis Sko­rec­ki) que sur l’expérience d’un spec­ta­teur en par­ti­c­uli­er – Desplechin lui-même. Dans le dernier chapitre, lorsque la ver­sion de Paul Dédalus incar­née par Salif Cis­sé par­le à une amie de sa redé­cou­verte des Qua­tre Cents Coups en lui décrivant pré­cisé­ment le générique de début, on retrou­ve alors, dans les plis du mon­tage, l’émotion intacte du plus truf­fal­dien des cinéastes con­tem­po­rains.