Pre­mier film d’animation présen­té en com­péti­tion à Cannes depuis Valse avec Bachir, ce con­te sur la Shoah est prin­ci­pale­ment porté par une ambi­tion péd­a­gogique, certes non des moin­dres : il s’agit pour Haz­anavi­cius de faire éprou­ver aux enfants l’horreur de l’Holocauste, à tra­vers l’histoire d’un cou­ple de bûcherons qui recueille un bébé « tombé » d’un train en route vers Auschwitz. Adap­té d’un livre de Jean-Claude Grum­berg, le film anonymise tous les noms pro­pres (des pays, des camps, des per­son­nages) et rem­place les Juifs par les « sans-cœur ». Cet enrobage par­fois ridicule dans sa propen­sion à la guimauve (comme lorsque les per­son­nages répè­tent en boucle « les sans-cœur ont un cœur ! ») n’est toute­fois que scé­nar­is­tique : visuelle­ment, le film ne triche pas. Quand il passe les portes du camp, on recon­naît bien les pyja­mas rayés, les étoiles jaunes, les chem­inées des cham­bres à gaz, les corps décharnés et même les cadavres rachi­tiques.

L’animation per­met au cinéaste de con­tourn­er l’impératif moral de l’infilmable, en repro­duisant les images trau­ma­tiques de Nuit et brouil­lard. Sur le ter­rain de la représen­ta­tion de la Shoah, déjà ample­ment défriché par Lanz­mann, le film emprunte une voie sin­ueuse : s’il n’y a effec­tive­ment aucun acteur qui incar­ne pour de faux ces visions devant une caméra, des anciens élèves de l’école des Gob­elins ont bien dû ani­mer image par image les os appar­ents des pris­on­niers, et le tout est noyé par les insup­port­a­bles vio­lons d’Alexandre Desplat, qui « fic­tion­nalisent » avec une cer­taine lour­deur l’horreur du géno­cide. Il serait sans doute exagéré de point­er du doigt Haz­anavi­cius sur cette ques­tion, tant on le sent absol­u­ment sincère dans ses inten­tions, mais ces dernières n’en font pas pour autant un bon cinéaste d’animation. Hormis quelques belles appari­tions (le train dans la nuit) et une poignée de seg­ments muets, le style et la mise en scène s’avèrent assez génériques : les per­son­nages, avec leurs traits épais et leurs mou­ve­ments lis­sés, sem­blent par­ti­c­ulière­ment dénués de vie. Ni beau ni laid, le film n’est jamais vrai­ment déshon­o­rant, mais il paraît repos­er davan­tage sur un savoir-faire que sur un regard d’auteur.