Entre­tien avec Jia Zhang-ke, réal­isé au Fes­ti­val des Arts de Brux­elles, où son film The World était pro­jeté en avant-pre­mière, le 9 mai 2005.

The World, votre qua­trième film, mon­tre que l’ex­pan­sion économique de la Chine n’est qu’une réal­ité de ce pays…

L’im­age qu’on se fait de la Chine en Occi­dent est en fait assez super­fi­cielle, on a sou­vent une image tron­quée de ce pays. Il ne faut pas oubli­er que la Chine est un immense pays, et il y a de très grandes dif­férences entre les villes et les cam­pagnes. Le développe­ment économique se con­cen­tre dans les grandes villes; dans les petites, les habi­tants sont com­plète­ment en-dehors de ça, ils ne savent même pas ce que c’est! La ville d’où je viens, Fenyang, représente vrai­ment la Chine typ­ique. Pour la majorité des Chi­nois, le développe­ment économique est tout à fait arti­fi­ciel et ne les con­cerne pas; le parc mis en scène dans mon film sym­bol­ise bien cela.

Par rap­port à vos précé­dents films, The World met en scène une mul­ti­tude de per­son­nages…

Tous mes films accom­pa­g­nent l’évo­lu­tion de la société chi­noise après la révo­lu­tion cul­turelle. The World évoque la com­plex­ité de la société actuelle; les nom­breux per­son­nages décrivent cette com­plex­ité, cette diver­sité.

Le méti­er du per­son­nage de Qun, styl­iste, a‑t-il été choisi par hasard? Quand on songe à la lev­ée de boucliers qu’a provo­qué la fin des quo­tas en Europe sur le tex­tile chi­nois… Est-ce une manière là encore de mon­tr­er cer­taines con­séquences de l’ou­ver­ture de la Chine?

Ce que cette styl­iste fait est vrai­ment emblé­ma­tique de la Chine actuelle, qui est lit­térale­ment en train de copi­er tout ce qui vient de l’Oc­ci­dent. Pas seule­ment les vête­ments, mais le mod­èle économique, les loisirs, tout, ce n’est pas le seul exem­ple…

Deux per­son­nages, qui pour­tant ne se com­pren­nent pas, sont liés par le désir d’ailleurs; la Russe Anna et la Chi­noise Tao, qui évo­quent ensem­ble une sorte d’idéal, fig­uré par la ville d’Oulan Bator…

Le rêve c’est tou­jours ailleurs, parce qu’il donne des pos­si­bil­ités d’être libre et de chercher de nou­velles oppor­tu­nités dans un autre envi­ron­nement, vierge… Ce lien, Oulan Bator, n’est pas un lien réel, mais un sym­bole; ça représente un ancien amour (pour Tao), une sœur loin­taine (pour Anna), ce n’est pas leur réal­ité ni leur pro­pre expéri­ence; ça reste dans le fan­tasme et dans le rêve. Dans mon film, les rela­tions entre les gens, ou entre une per­son­ne et une ville, ne sont pas vrai­ment réelles non plus ; tout se con­stru­it beau­coup dans l’imag­i­na­tion.

Dans votre film, Pékin représente un per­son­nage à part entière. On peut iden­ti­fi­er deux espaces: la ville par­faite, sym­bol­isée par le micro­cosme du parc d’at­trac­tion, et la ville dure, du tra­vail, de la mis­ère. Mais il y a un troisième espace sur­prenant, c’est la ville déserte. Vous filmez des chantiers nus, le soir, des ouvri­ers qui marchent seuls dans une rue vide… Pourquoi avoir choisi de mon­tr­er un Pékin désert quand on s’at­tend à le voir bouil­lon­nant d’ac­tiv­ité?

Mais là encore, cette idée du Pékin bouil­lon­nant n’est pas totale­ment juste! Dès qu’on s’éloigne un peu du cen­tre-ville, et qu’on atteint les ban­lieues, où vit la majorité de la pop­u­la­tion, c’est extrême­ment vide; il y a beau­coup d’im­meubles mais peu de gens dans les rues, ce sont des quartiers rési­den­tiels. La ville est vrai­ment comme ça, assez abstraite et vide en réal­ité. Il y a bien deux aspects de Pékin: par­fois, j’ai l’im­pres­sion que c’est une immense poubelle avec tous ces chantiers, par­fois c’est une ville pleine d’e­spoir. Mais c’est quand même l’op­ti­misme qui domine!

Donc, on se trompe sur Pékin?

Le prob­lème, c’est que l’im­age qu’on a de Pékin, à l’ex­térieur, est une image de touriste, de vis­i­teur: les petites ruelles, les « hutung » comme on dit en chi­nois, c’est le « Wan Fu Jing », la rue prin­ci­pale la plus com­merçante, mais ce n’est pas là que nous vivons! Nous habitons dans la 3e, 4e, 5e cein­ture, et là c’est une ville vide, très grande… La réal­ité du touriste n’est qu’une infime par­tie de Pékin!

Vos trois pre­miers films (Xiao Wu, arti­san pick­pock­et, Plat­form et Plaisirs incon­nus) ont été cen­surés en Chine, pourquoi?

Prenons l’ex­em­ple de mon pre­mier film, Xiao Wu. Lorsque je l’ai présen­té au Bureau du Film Gou­verne­men­tal, on m’a demandé « pourquoi avoir choisi un petit voleur comme rôle prin­ci­pal? » C’é­tait inimag­in­able pour eux… J’ai sim­ple­ment répon­du « pourquoi pas? » et je n’ai jamais eu de réponse à cette ques­tion!

Dans ce cas-là, pourquoi The World a été autorisé, alors qu’il mon­tre aus­si des aspects négat­ifs de la société chi­noise?

En 2003, j’ai tra­vail­lé avec six autres réal­isa­teurs chi­nois; tous avaient été cen­surés aupar­a­vant. On a fait pres­sion sur les autorités gou­verne­men­tales pour réclamer une plus grande lib­erté dans les règles de cen­sure; nous avons écrit une let­tre deman­dant au bureau des censeurs de libéralis­er la poli­tique et de chang­er la manière dont la cen­sure est faite, par exem­ple créer des inter­dic­tions en fonc­tion de l’âge du spec­ta­teur, quelque chose qui n’ex­iste pas en Chine. Les médias ont joué un rôle très impor­tant, la let­tre a été pub­liée dans plusieurs jour­naux et ça a beau­coup aidé. La poli­tique de cen­sure a vrai­ment changé depuis, ça a été une oppor­tu­nité pour que ce film sorte. The World est dif­fusé en Chine avec le sou­tien du Shang­hai Film Stu­dio, régi par l’É­tat. J’at­tendais ce moment depuis sept ans! Mes trois précé­dents longs-métrages n’ont été vu que sur des DVD pirates; doré­na­vant, les gens peu­vent voir mes films dans les salles de ciné­ma [alors que ses films ont cou­ru les fes­ti­vals inter­na­tionaux, jusqu’à Plaisirs incon­nus à Cannes, en 2002, NDLR].

Il y a eu une bataille médi­a­tique après la sor­tie chi­noise de The World?

Oui, il y a eu deux réac­tions très opposées, les uns se deman­dant pourquoi mon­tr­er des aspects négat­ifs de la société chi­noise, les autres pen­sant au con­traire que j’avais bien fait de mon­tr­er le quo­ti­di­en de la majorité des Chi­nois. Je m’at­tendais à ce type de réac­tions. C’est loin d’être fini, parce qu’avec le développe­ment économique et l’ap­proche des Jeux Olympiques de Pékin (2008), de plus en plus de jeunes réal­isa­teurs veu­lent mon­tr­er cette réal­ité.