A Dirty Shame est un fruit de l’éro­tomanie et du fétichisme (chers à Hol­ly­wood) trav­es­tis par le cinéaste John Waters, resté fidèle à son « bon goût » et à son univers cri­ard, exces­sif et mal­adi­ve­ment fécond. Film le plus poli­tique de son auteur, il utilise la déri­sion des gen­res (du film éro­tique d’ini­ti­a­tion au film d’hor­reur) pour illus­tr­er ce nou­veau siè­cle religieux vio­lent et intolérant que la représen­ta­tion et la célébra­tion du sexe voudraient amender et redress­er.

Sylvia Stick­les est une mère de famille idéale, «pure», « neu­tre » et «sex­uelle­ment sobre». Elle tra­vaille dans l’épicerie que pos­sède sa mère Big Ethel aux cotés de son mari Vaugh et de sa fille unique Caprice. Big Ethel, fière d’avoir enseigné à sa famille la haine du sexe, sem­ble encour­ager les siens à main­tenir sa petite fille Caprice en cap­tiv­ité, pour la pré­mu­nir des débor­de­ments engen­drés par sa poitrine mon­strueuse qui sert trop bien ses pul­sions exhi­bi­tion­nistes. Big Ethel est aus­si con­fron­tée à la trans­for­ma­tion de sa pro­pre fille. En effet, après sa ren­con­tre avec Ray Ray, auto-proclamé « guéris­seur sex­uel », Sylvia est dev­enue une créa­ture lubrique imprévis­i­ble: une «Accro du sexe». En fait, la «com­mo­tion » de Sylvia est le pre­mier pas vers l’al­légeance finale du quarti­er de Har­ford de Bal­ti­more au pou­voir du sexe !

A Dirty Shame pro­longe la sec­onde car­rière du cinéaste com­mencée avec la comédie musi­cale Hair­spray (1988). Après la mort de l’acteur/actrice Divine, les grands stu­dios se sont ral­liés aux co-finance­ments de ses œuvres dev­enues plus acces­si­bles, moins expéri­men­tales (en référence à tous ses longs métrages de Eat Your Make­up (1967) à Poly­ester (1981)) et plus onéreuses.

Tout comme la mémorable séquence de vac­ci­na­tion qui intro­duit Cry-Baby (1990) et réu­nis­sait tous les teenagers du film, le pre­mier panoramique d’A Dirty Shame, fait pénétr­er le néo­phyte curieux et l’habitué amusé au cœur même du monde déjan­té de John Waters. Pas d’im­ages prélim­i­naires ! Le film évoque immé­di­ate­ment les univers cha­toy­ants et trou­blants (tant la car­i­ca­ture est juste) de Cry-Baby et Ser­i­al Moth­er (1997), deux films où le plaisir de pein­dre une com­mu­nauté mon­strueuse s’est accordée avec la satire du genre. A con­trario de Cecil B. Dement­ed (2000) où la satire du genre (le film dans le film) et son pro­pos (la car­i­ca­ture d’Hol­ly­wood) avaient mal­adroite­ment pris le pas sur la descrip­tion de la faune et de la flo­re imag­i­naires qui peu­plent ses films. Dans la pre­mière séquence d’A Dirty Shame, sous les bruits mélodieux des oiseaux des grandes ban­lieues, John Waters sur­plombe le jardin d’une mod­este mai­son idéale, flan­quée d’une pelouse par­faite­ment ton­due, d’un éclairage noc­turne, d’une voiture et de pots de fleurs… À l’in­térieur, dans une cui­sine sur-équipée et légère­ment sale, Sylvia, sorte de Ser­i­al Moth­er trans­plan­tée dans un quarti­er ouvri­er, fab­rique avec con­vic­tion du steak haché ! Son mari, dont Sylvia a repoussé les ardeurs mati­nales, décide d’as­sou­vir, seul, aux toi­lettes, sa pul­sion sex­uelle, mal­gré la promis­cuité. Le décor est plan­té : la pra­tique coupable, la mise en scène de l’odeur, de la tex­ture et de la place du sexe der­rière les façades de nos maisons.

En fait, le corps éro­tisé et les pra­tiques sex­uelles évo­quées par cha­cune des fig­ures du film sont moins l’ex­pres­sion jubi­la­toire d’un corps dif­forme que con­serve, seul, le per­son­nage d’«Ursula Mamelle» (à l’im­age de Délit de Faciès dans Cry-Baby ou de l’é­ton­nante Divine des pre­miers films) que l’ir­rup­tion de la nudité et d’une déviance nor­mal­isée dans le paysage quo­ti­di­en et le voisi­nage de tous : bais­er enflam­mé de sep­tagé­naire, l’in­stal­la­tion de la famille Bears dans le voisi­nage, la sor­tie des poubelles en cos­tume d’Adam ou des prélim­i­naires sur la pelouse… Nous ne sommes plus dans les années 50 de Cry-Baby, inspirées de la pro­pre jeunesse de John Waters. La vis­i­bil­ité des pra­tiques sex­uelles en marge de l’hétéro­sex­u­al­ité du jeune cou­ple légitime comme les mots crus des « Neu­tres » (« Tu as un prob­lème avec ton vagin ! ») témoignent d’une lib­erté nou­velle. L’in­tolérance est moins le fait de la pres­sion famil­iale relayée par la com­mu­nauté que celui de lob­bies et d’ex­trémistes en guerre con­tre le désir et l’ex­pres­sion de vari­antes cor­porelles et de pra­tiques dif­férentes.
Le dis­cours de l’in­té­grisme pudi­bond men­ace le plaisir pris à la sat­is­fac­tion de la dif­férence et la lib­erté. Relayée cynique­ment par la pub­lic­ité, par les médias et les talk-shows, la libéral­i­sa­tion des mœurs est vécue comme une men­ace dan­gereuse par des lob­bies (le «Decen­cy Meet­ing» du film) de plus en plus hargneux car ils sont men­acés d’être mar­gin­al­isés dans le fonc­tion­nement de la société civile.

Le sexe de Cry-Baby est une pra­tique ado­les­cente. Chaque per­son­nage porte un style ves­ti­men­taire, danse et chante comme lors d’une parade nup­tiale. Beau­coup plus provo­ca­teur et franche­ment pail­lard, A Dirty Shame rejoint le con­cept poly­mor­phe de sex­u­al­ité de Sig­mund Freud. Le sexe envahit les décors (les arbres-pénis, les anus de buis­sons, les lèvres d’é­corces d’ar­bre, les fourch­es des branch­es, les tags des murs de la ville), les dia­logues (avec des néol­o­gismes : être via­gressé !, rester sex­uelle­ment sobre, la « com­mo­tion », « l’anorex­ie sex­uelle » et des mots dou­teux : « je ne suis pas prude, j’ai épousé un Ital­ien ! »), la musique (qui témoigne tour à tour du monde des « Neu­tres » et de celui des « Accros du sexe »), les effets spé­ci­aux (le cou­ple d’écureuils lubriques ou encore le vagin qui par­le) et jusqu’à l’écran lui-même. Les incrus­ta­tions car­toonesques, les fan­tasmes qui assail­lent Sylvia et des mots géants appa­rais­sent à l’écran. Au moment des flash-backs des trau­ma­tismes des Accros du sexe, un flot d’im­ages recy­clant l’his­toire des représen­ta­tions de la sex­u­al­ité au ciné­ma (des films de nud­istes, d’ac­couche­ment, des films exhi­bi­tion­nistes en noir et blanc…) trans­forme la com­mo­tion en une con­ver­sion physique et men­tale.

La fig­ure du sexe d’A Dirty Shame joue osten­si­ble­ment avec la métaphore religieuse. Le mon­tage « eisen­steinien » de la com­mo­tion de Sylvia sug­gère un regard sur le monde méta­mor­phosé en tout sex­uel (les tra­vailleurs du bas-côté de la route, le frein à main de la voiture…). À par­tir de là, l’héroïne fait la con­nais­sance d’un jésus icon­o­claste au ser­vice du film : Ray-Ray. Sylvia, dis­ci­ple du cun­nilin­gus, devient son douz­ième apôtre. Elle siège au côté de l’adepte de la saleté éro­tique, du masochiste dépen­dant et régres­sif, des trois Sand­wichs, des trois Ours, de la per­venche per­ver­tie, de Frank l’En­flure (fana­tique des poitrines hors norme) et de la prosé­lyte du détourne­ment de nour­ri­t­ure à des fins éro­tiques. Pour ren­forcer le tableau œcuménique, John Waters, fig­u­rant de son pro­pre film, joue le rôle d’un aveu­gle qui retrou­ve la vue et la trique, image dédou­blée de l’artiste dont les visions se nour­ris­sent exclu­sive­ment de l’imag­i­naire sex­uel et cor­porel jusqu’aux sécré­tions en tout genre…

N’en déplaise aux spec­ta­teurs pudi­bonds, A Dirty Shame, film pour­fend­eur de l’hypocrisie et de la chas­se aux sor­cières sex­uelles des reli­gions, demeure un film éthique en prô­nant le « Sexe partagé et sans dan­ger ». Artiste icon­o­claste nos­tal­gique des années 60, John Waters regrette juste que « tout ait déjà été inven­té » en matière de déviance et de fan­tasme sex­uel, insin­u­ant ain­si que le tabou demeure sans doute plus dans la représen­ta­tion démesurée que dans les pra­tiques a‑historiques de l’hu­man­ité…

A Dirty Shame est d’abord une comédie de pro­pa­gande. John Waters, treiz­ième apôtre des Sex Addicts, l’apôtre du sexe ciné­matographique, nous incite à la Com­mo­tion col­lec­tive grâce à la mise en image d’un slo­gan unique décliné pen­dant une heure trente : «I’m on fire» et «Let’s go sex­ing» (chan­sons du générique). Il prend fait et cause dans son film con­tre tous ceux qui pré­ten­dent, avec le comité de décence fic­tif, que « le sexe c’est l’en­fer » et qui prô­nent la « Fin à la tolérance » ! Plus sub­tile­ment, au-delà de la mise en image de slo­gans, John Waters lie la frus­tra­tion sex­uelle, le désir libid­i­nal à l’é­goïsme et à l’in­tolérance meur­trière.

Alors que cer­taines cri­tiques pré­ten­dent (avec George Lucas) que La Revanche des Sith par­le de la guerre en Afghanistan, John Waters dénonce directe­ment l’in­spi­ra­tion mil­i­taire, fana­tique et ultra-libérale de l’ad­min­is­tra­tion Bush. À tra­vers, notam­ment, une cou­ver­ture de mag­a­zine inti­t­ulée « Fess­es de la Nation », un slo­gan aux accents Reichiens (« le sexe noy­aute l’é­conomie ») et le souhait d’« un nou­veau jeu sex­uel » à venir qui évoque irré­sistible­ment le pré­cepte d’un nou­v­el ordre mon­di­al, le cinéaste désigne des men­aces con­crètes… Les rêves d’hy­mens recousus et de vir­ginité restau­rée des Nor­maux évo­quent égale­ment des pra­tiques muti­la­tri­ces con­tem­po­raines.

Dans une sec­onde par­tie, le film aban­donne la cri­tique religieuse pour bas­culer vers un genre qui a, depuis longtemps, par­tie liée avec l’éro­tisme : le film d’hor­reur, plus pré­cisé­ment le film de con­t­a­m­i­na­tion qui men­ace la com­mu­nauté tout entière, comme les mythiques Zom­bie (1978) de George Romero ou Virus can­ni­bale (1980) de Vin­cent Dawn. La lévi­ta­tion mirac­uleuse (ou pos­sédée, clin d’œil à L’Ex­or­ciste ?) de la com­mo­tion de Sylvia est un moment tran­si­toire, dilaté dans le scé­nario du film, qui lorgne autant vers la révéla­tion religieuse que l’hys­térie col­lec­tive qui va emporter toute la pop­u­la­tion du quarti­er. La fin du film trace un lien entre la libido et la peur en met­tant en scène le fan­tasme d’une col­lec­tiv­ité impro­duc­tive mais comblée. La parade finale, sur fond de nuit bleutée et sur-éclairée, trans­forme défini­tive­ment le film en une « Nuit des vivants (et même des morts-vivants) du sexe »…

Si le grand final col­lec­tif est un peu décousu, le prin­ci­pal déséquili­bre scé­nar­is­tique du film de John Waters provient de ce qu’il aban­donne trop vite le por­trait de famille des Stick­les. Mal­gré un lent panoramique promet­teur qui s’at­tarde à détailler «Ursu­la Mamelle», le cinéaste prof­ite assez peu du poten­tiel psy­chologique de son per­son­nage dans de trop rares scènes famil­iales. Les scènes les plus réussies sont celle du diag­nos­tic du médecin, prêt à bour­rer Caprice de médica­ments pour qu’elle renonce à la maîtrise et à la jouis­sance de son corps et celle des retrou­vailles de la mère et de la fille que la parole libérée sur le sexe rassem­ble (« Je suis adepte du cun­nilin­gus et je suis ta mère! »). Caprice/Ursula Mamelle souf­fre de la schiz­o­phrénie sociale qui pré­tendrait que nous ne pou­vons pas être décent en société si l’on aime jouir ! C’est ain­si que se com­prend l’in­stant fugace où l’on voit avec émo­tion que Caprice/Ursula Mamelle zappe pour pass­er d’un pro­gramme niais, enfan­tin et asex­ué, type Le Magi­cien d’Oz, à un pro­gramme adulte qui cor­re­spond à l’im­age que ses par­ents se font de sa per­ver­sion «uni­latérale».

Maître de l’outrance des images et des fig­ures, empereur des fresques manichéennes trash, John Waters exclut la vio­lence et la verge en érec­tion de son pro­pos. Cinéaste con­va­in­cu qu’en matière de sexe (comme de poli­tique ?) le fan­tasme domine le débat, il trace dans A Dirty Shame un nou­veau por­trait désopi­lant de l’Amérique con­tem­po­raine. John Waters est adepte du hap­py-end plutôt que du trag­ique depuis Cry-Baby qui oppo­sait déjà les Coincés et leurs 4 B (Beauté, Bon Sens, Bien­séance et Bien­fai­sance) aux Frocs Moulants. Gageons que les dis­cours et les dis­cordes manichéens ne dis­parais­sant pas du monde civil­isé, nous pou­vons souhaiter longue vie aux querelles de voisi­nage tein­tées de sexe ou d’amour de John Waters…

P.S.: Nous atten­dons avec impa­tience la ressor­tie prévue en 2006 de la comédie musi­cale Hair­spray!