Mem­o­ry s’articule autour d’une ten­sion et d’un rap­proche­ment entre deux per­son­nages a pri­ori opposés : si Sylvia (Jes­si­ca Chas­tain) se révèle pris­on­nière d’un passé tour­men­té (des agres­sions sex­uelles lors de son ado­les­cence) qui la laisse sur le qui-vive, Saul (Peter Sars­gaard) ne peut, quant à lui, se référ­er qu’à des sou­venirs éloignés – atteint de démence, il voit sa mémoire immé­di­ate lui fil­er entre les doigts. Le film n’est jamais aus­si réus­si que lorsqu’il filme l’apprivoisement réciproque de ces deux êtres blessés, pour qui le présent sem­ble inat­teignable.

Tout com­mence lors d’une « high school reunion », durant laque­lle Sylvia croit recon­naître dans Saul l’un de ses agresseurs. Un plan fixe – la modal­ité de mise en scène priv­ilégiée du film – saisit Sylvia, assise à une table, le regard hap­pé par le vide et sa fig­ure immo­bile découpée sur un arrière-plan de sil­hou­ettes dansantes. Dans la cohue se dis­tingue un homme qui la regarde pen­dant quelques sec­on­des, avant de s’asseoir auprès d’elle, sans un mot. L’ig­no­rant d’abord, Sylvia quitte ensuite la fête. Quelques plans organ­isent alors une sorte de course-pour­suite : le tra­jet de Sylvia vers son domi­cile est per­tur­bé par une men­ace latente, le détail inquié­tant de la présence furtive de Saul. Main­tenant une cer­taine dis­tance avec celle-ci, l’homme se glisse dis­crète­ment dans les plans, appa­raît au coin d’une rue que vient d’arpenter Sylvia, entre dans un wag­on de métro plusieurs sec­on­des après elle, etc. Le malaise que dis­tille la scène tient aus­si au fait qu’elle se déroule dans un grand silence et que la nor­mal­ité de ce qu’elle dépeint n’est déréglée que par la sil­hou­ette de Saul. La rela­tion entre les per­son­nages débute donc dans un trou­ble qu’é­pais­sira, le petit matin venu, une décou­verte : l’homme qui effrayait Sylvia vivait lui-même une sit­u­a­tion de crise, une désori­en­ta­tion provo­quée par sa mal­adie.

S’accorder

Si l’on a sou­vent pointé la dimen­sion car­cérale de la mise en scène de Michel Fran­co, le plan fixe se fait plutôt ici le ter­reau d’un sur­gisse­ment. Ain­si d’une belle scène où Sylvia, affligée par une dis­pute avec sa mère retrou­vée, pleure dans sa baig­noire, dans une image con­ven­tion­nelle de la tristesse. Saul – avec lequel elle a entre-temps noué une rela­tion amoureuse – se rap­proche alors pour la récon­forter, mais la com­pagne éplorée, qui s’est muée en amante mutine, l’at­tire à elle pour le faire chuter dans un bain de ten­dresse. Cette forme d’imprévisibilité que cul­tive le film cul­mine lors d’une scène de sexe en plan-séquence dans laque­lle la caméra, cette fois en mou­ve­ment, suit les déplace­ments du cou­ple. L’occasion pour Jes­si­ca Chas­tain de déploy­er un jeu com­plexe mêlant exci­ta­tion et anx­iété. Les effu­sions cohab­itent avec des moments de pause ou d’hési­ta­tion : pour Sylvia, l’acte n’a rien d’anodin. Les pos­tures de l’actrice et ses tres­saille­ments traduisent une forme de ner­vosité, à la fois née de ses trau­mas passés et de l’appréhension, plus com­mune, de décou­vrir un corps et d’offrir le sien. Les étreintes des deux per­son­nages, qui gag­nent pro­gres­sive­ment en fougue et en con­fi­ance, appa­rais­sent dès lors presque relever d’un proces­sus de guéri­son. Telle est la visée du film : offrir à ses per­son­nages un espace dans lequel har­monis­er leurs tem­po­ral­ités déréglées, pour trou­ver, à tâtons, leur rythme.