El Per­di­do nous offre un film à la mise en scène habile : les élé­ments épiques et dra­maturgiques du west­ern sont inté­grés dans une réflex­ion sur l’amour dans tous ses états (amour con­ju­gal, adultère, fil­ial) con­férant au film un lyrisme ent­hou­si­aste. Les mille vari­a­tions des sen­ti­ments don­nent tout leur ton à un west­ern qui bal­ance entre intimisme et épopée.

Un west­ern poétisé. Telle est l’o­rig­i­nal­ité d’El Per­di­do. Aldrich tord le cou aux con­ven­tions du genre en théâ­tral­isant sa mise en scène jusqu’à l’ex­ac­er­ba­tion. Il se dégage de ce film une poésie hal­lu­cinée qui se marie pour­tant avec sub­til­ité à la rugosité du west­ern. Rap­pelons l’in­trigue d’El Per­di­do : l’in­quié­tant O’Mal­ley, joué par un Kirk Dou­glas pétil­lant, est recher­ché pour meurtre par le shérif Strib­bling (Rock Hud­son, qui inter­prète avec brio la lour­deur d’e­sprit). Au Mex­ique, O’Mal­ley trou­ve refuge chez Belle (Dorothy Mal­one), une femme qu’il a aimée vingt ans plus tôt. Belle est mar­iée à John Breck­en­ridge joué par un tal­entueux Joseph Cot­ten dont elle a une fille de dix-sept ans, Mis­sy (Car­ol Lin­ley). Breck­en­ridge engage alors O’Mal­ley pour l’aider à con­duire son bétail au Texas. Le shérif Strib­bling les rejoint et passe un accord avec O’Mal­ley, accep­tant de pren­dre part à l’ex­pédi­tion et d’ou­bli­er le man­dat d’ar­resta­tion le temps du voy­age. Alors, tan­dis que Belle s’éprend du shérif, O’Mal­ley voit en Mis­sy la jeune fille tant aimée vingt ans plus tôt.

Le cav­a­lier qui des­sine sa longue sil­hou­ette som­bre sur l’im­men­sité rocailleuse, n’est pas qu’un tueur de west­ern, car, ô sur­prise, O’Mal­ley est aus­si ce poète qui troque un vers con­tre un verre, et que vogue sa galère. Héros à la pureté antigo­ni­enne, il érige en principe le refus de la com­pro­mis­sion et ce, au nom de la mémoire. Parce qu’il faut rap­pel­er que les per­son­nages de Aldrich ne pren­nent chair que dans l’in­can­des­cence de leur passé[1]. Mal­gré l’ur­gence du vivre, le présent n’est que le con­cret rap­pel du passé et de ses blessures. O’Mal­ley vit dans le sou­venir de cette midinette en robe jaune qu’il aimait pas­sion­né­ment. « Mais regarde moi, je suis beau­coup plus belle main­tenant. Je suis une femme. » lui explique sa ten­dre Belle comme à un petit enfant.

Pour­tant, n’al­lons pas croire que notre héros patauge dans la nos­tal­gie : il est trop occupé à défi­er la malé­dic­tion qui pèse sur ses épaules de cow-boy. Tou­jours menaçant chez Aldrich, le hors champ matéri­alise la puis­sance sourde de la malé­dic­tion : O’Mal­ley a beau enten­dre des bruits (sif­fle­ments, galops de cheval) il ne dis­tingue rien à l’hori­zon, mal­gré la pro­fondeur de champ. La fugac­ité des instants de bon­heur par ailleurs n’est que la promesse de ce qu’Aragon appelle un « fait précipice » : touche au bon­heur et il t’en cuira, sem­blent mur­mur­er les dieux. O’Mal­ley est ce poète trag­ique, tan­tôt joyeux danseur écrabouil­lant les pieds de sa com­pagne, tan­tôt soulevé par le tour­ment des pas­sions, endos­sant alors le masque de sa presque folie. Mais notre héros reste cepen­dant un cow-boy et les sen­ti­ments qu’il éprou­ve, leur charge éroti­co-sen­ti­men­tale, pren­nent une allure épique. Rap­pelons cet instant où fou de colère, O’Mal­ley saisit un chien à bras-le-corps. Il le défie par un regard ter­ri­ble qui sem­ble braver la Terre entière, puis enfin le relâche comme con­scient de son impuis­sance à com­pren­dre ce monde. Aus­si le décor pour­tant majestueux du Far West est comme attié­di par la pro­fu­sion des sen­ti­ments ; la lumière, douce et jaunâtre, dés­in­vestit le paysage de sa mag­nif­i­cence. Toute­fois gar­dons à l’e­sprit que O’Mal­ley reste ce héros trag­ique parce que per­du d’a­vance. Il a en lui les symp­tômes de la mélan­col­ie shake­speari­enne. Hegel[2] remar­quait que « la tristesse » qui fait le « fond du car­ac­tère » de Ham­let sig­nale en lui « dès le com­mence­ment, la présence de la mort ». Cette mélan­col­ie qui colle à O’Mal­ley ne s’ex­prime jamais mieux que dans ses ten­dres entre­tiens avec Mis­sy. Ces con­ver­sa­tions amoureuses, filmées en gros plan, dilu­ent dans le west­ern une douce amer­tume exac­er­bée par la réc­i­ta­tion de poèmes lyriques. Par ailleurs, Aldrich n’u­tilise jamais le procédé clas­sique du champ-con­trechamp lorsqu’il filme ses deux tourtereaux. Les plans moyens qui embrassent Mis­sy et O’Mal­ley les mon­trent tou­jours côte à côte sig­nifi­ant par là la solid­ité de leur rela­tion, voire leur insé­para­bil­ité.

Pour­tant O’Mal­ley a tué (le beau-frère de Strib­bling, ce qui n’arrange pas l’af­faire), et même si le shérif avoue qu’il ne hait plus O’Mal­ley, « On ne peut haïr un homme qu’on con­naît », il est bien décidé à lui en faire baver. Et la clé du film de Aldrich repose sur ce ren­verse­ment des sym­pa­thies[3]. Le gros Strib­bling hor­rip­ile par sa con­fi­ante solid­ité, par son puri­tanisme ricanant dont il se sert comme une arme. On prend en grippe le jus­tici­er prag­ma­tique, homme qui pour­tant entre­tient un rap­port sain et pra­tique au monde. L’an­tin­o­mie des deux per­son­nages tient dans le pro­jet de théâ­tral­i­sa­tion aldrichi­enne. Par l’ha­bileté du mon­tage, Aldrich s’ap­plique à cern­er la pro­gres­sion de leur rela­tion ; le mon­tage rapi­de accentue la réciproque ani­mosité de l’un et de l’autre ; on se rap­pellera cette bagarre à mains nues au rythme hale­tant, scène qui va en crescen­do jusqu’au coup de pis­to­let de Belle qui ramène le film à son rythme nor­mal. À l’in­verse, les plans séquences ne sont util­isés que lorsque les deux adver­saires sub­stituent l’es­time à la détes­ta­tion : O’Mal­ley et Strib­bling se respectent mais cha­cun se doit d’ac­com­plir son devoir. Le duel final, filmé en long plan séquence, ren­force l’in­ten­sité de l’ac­tion et la majesté des gestes. Le corps obéit à sa pro­pre choré­gra­phie tan­dis qu’il épouse la scéno­gra­phie du lieu.

El Per­di­do con­tient en lui les mod­èles du drame hugolien : « Dans le drame, tout s’en­chaîne et se déduit ain­si que dans la réal­ité. Le corps y joue son rôle comme l’âme ; et les hommes et les événe­ments, mis en jeu par ce dou­ble agent passent tour à tour bouf­fons et ter­ri­bles, quelque­fois ter­ri­bles et bouf­fons tout ensem­ble… »[4] écrit Hugo. Si O’Mal­ley parvient au sub­lime, d’autres se vautrent dans le grotesque. Prenons John Breck­en­ridge, alcoo­lo égril­lard et fan­faron dont on apprend le passé de déser­teur ; il mour­ra en bouf­fon, décu­lot­té et farcesque, pataugeant dans sa couardise, igno­rant les liens qui se nouent et se dénouent au sein même de son clan. D’un côté le grotesque, de l’autre le sub­lime et ce, jusque dans la musique. Les accords roman­tiques du com­pos­i­teur Ernest Gold sont con­tre­bal­ancés par les chants avinés des Mex­i­cains pom­pettes. On pour­rait même se deman­der si ces autochtones n’en­dossent pas le rôle du chœur trag­ique ; spec­ta­teurs des incar­tades de nos héros, ils com­mentent l’ac­tion en haus­sant les épaules, gui­tare à la main. Ajou­tons que l’ef­fi­cac­ité d’El Per­di­do tient dans son enchevêtrement de points de vue : Aldrich fait sien le plan semi-sub­jec­tif et entre­tient un léger décalage entre le point de vue nar­ratif (diégé­tique) et le point de vue stricte­ment ciné­matographique (ce que la caméra nous mon­tre). Les péripéties se passent tou­jours sous les yeux ébaubis d’une tierce per­son­ne. Strib­bling sur­prend une con­ver­sa­tion entre Belle et O’Mal­ley qu’il prend pour un ren­dez-vous amoureux. O’Mal­ley entrevoit des gestes ten­dres entre Belle et Strib­bling, signe de leur prochaine union. Les mul­ti­ples jeux entre les points de vue visuels per­me­t­tent d’en­tretenir la curiosité et l’at­ten­tion du spec­ta­teur. El Per­di­do est un com­bat épique et amoureux qui ne manque pas de panache, les amoureux de west­ern en con­vien­dront.

Notes

Notes
↑1 À ce sujet lire Michel Maho, Robert Aldrich, Rivage/Cinéma, 1987, p.27 à 31.
↑2 Hegel, Esthé­tique, Aubier, 1945, p.145: « Le banc de sable de l’ex­is­tence finie ne le sat­is­fait pas. Avec cette mélan­col­ie et cette faib­lesse, avec cette tristesse pro­fonde, ce dégoût de tous les états de vie, nous sen­tons que, au milieu des cir­con­stances affreuses où il est placé, c’est un homme per­du qu’une satiété pro­fonde a déjà con­sumé, avant que la mort n’ar­rive sur lui du dehors. »
↑3 On peut lire à ce pro­pos l’ar­ti­cle d’O­phuls in Les Cahiers du ciné­ma, n°130, avril 1962.
↑4 Hugo, Pré­face de Cromwell.