Dans une courte scène de Mega­lopo­lis révélée en amont de sa présen­ta­tion can­noise, Cae­sar, l’architecte joué par Adam Dri­ver, se tient sur le rebord d’un grat­te-ciel alors que se lève une splen­dide aurore numérique aux atours sur­na­turels. L’homme se penche dan­gereuse­ment devant l’abîme, avant d’interrompre l’écoulement du temps d’un geste étrange : il croise les deux poignets, rabat­tus sur son vis­age, comme pour échap­per à une vision mor­tifère. Ce geste en rap­pelle d’autres et s’inscrit dans une généalo­gie qui plairait à Cop­po­la, dont la fibre vam­pirique est l’une des plus fécon­des (Drac­u­la, L’Homme sans âge, Twixt) : celle de Nos­fer­atu et d’autres fig­ures défi­ant le temps et la mort. Cae­sar, juste­ment, a le pou­voir de « stop­per le temps », vieux fan­tasme par­courant la fil­mo­gra­phie cop­poli­enne, qui ajoute une couleur nos­tal­gique à une œuvre par ailleurs lab­o­ran­tine et vision­naire.

Nos­fer­atu / Drac­u­la / Mega­lopo­lis

C’est peu dire que le nou­veau Cop­po­la, longtemps can­ton­né au rang de film fan­tôme, con­damné à errer dans les limbes des pro­jets jamais tournés, est le plus atten­du de cette 77e édi­tion, d’autant qu’il promet, dans la lignée de Coup de cœur et des dernières œuvres, sub­limes (L’Homme sans âge, Tetro et Twixt), la pour­suite d’une voie expéri­men­tale. Il est fort prob­a­ble que le film divis­era – notam­ment par­mi ceux qui fan­tas­ment le retour à une forme post-clas­sique héritée du Par­rain –, mais qu’un film pareil existe enfin et soit mon­tré à Cannes con­stitue, au-delà du sto­ry­telling qui fait déjà son cachet (mûri de longue date, le pro­jet a été financé grâce aux deniers de Cop­po­la lui-même), une réjouis­sante nou­velle.

Seule­ment voilà, le retour du vieux démi­urge pour­rait être éclip­sé par une autre aurore. Dif­fi­cile d’y couper, on ne va faire pas sem­blant de ne pas être au courant, d’autant que même la prési­dente du Fes­ti­val, Iris Knobloch, dit « suiv­re la sit­u­a­tion de près » : voilà une semaine que médias et ini­tiés bien ren­seignés (mais aus­si quelques comptes com­plo­tistes faisant leur beurre de révéla­tions scabreuses) évo­quent la paru­tion immi­nente d’une enquête pro­je­tant la lumière, dans le sil­lage de #MeToo et des pris­es de paroles de Judith Godrèche, sur les com­porte­ments délictueux de plusieurs acteurs et pro­duc­teurs français. Si cette per­spec­tive sus­cite sur les réseaux soci­aux une exci­ta­tion mal venue (quid des vic­times ?), elle place aus­si cette édi­tion sous l’orée d’un grand saut sus­pendu, à l’image de la fausse chute de Cae­sar évo­quée plus haut, qui attend la fin sans qu’elle n’arrive. Tout le monde sem­ble en tout cas en avoir con­science : ce Fes­ti­val de Cannes pour­rait bien mar­quer l’avènement d’un jour nou­veau.