Quelques années après La Ménagerie de verre (1950), Un tramway nom­mé Désir (1952) et Baby Doll (1956), tous deux réal­isés par Elia Kazan, ou encore La Chat­te sur un toit brûlant (1958), Mankiewicz s’in­téresse à son tour aux écrits de Ten­nessee Williams, le dra­maturge le plus en vogue et le plus con­tro­ver­sé d’Hol­ly­wood. Même si la col­lab­o­ra­tion s’est sol­dée par une mésen­tente autour du scé­nario final, Soudain l’été dernier sur­prend par sa com­plex­ité et par l’au­dace dont il fait preuve dans son approche de sujets aus­si con­tro­ver­sés que l’inces­te, l’ho­mo­sex­u­al­ité ou encore le can­ni­bal­isme. Katharine Hep­burn refusa tou­jours de voir le film, con­sid­érant qu’il s’agis­sait du pro­jet le moins glo­rieux de sa car­rière, au point de se brouiller défini­tive­ment avec le cinéaste. Ce dernier, qui avait d’abord pen­sé à Vivien Leigh pour le rôle, dut par ailleurs s’ac­com­mod­er des graves prob­lèmes de san­té de Mont­gomery Clift, imposé et soutenu par son amie de tou­jours, Eliz­a­beth Tay­lor. D’in­spi­ra­tion claire­ment psy­ch­an­a­ly­tique, Soudain l’été dernier s’in­scrit dans un courant bien spé­ci­fique aux années 1940 et 1950 de la représen­ta­tion sym­bol­ique.

Néan­moins, la pat­te de Mankiewicz se recon­naît très rapi­de­ment, ne serait-ce qu’à la con­struc­tion de la nar­ra­tion – mul­ti­pli­ant les très nom­breux flash­backs – qui ren­voie à celle de Chaînes con­ju­gales et d’Eve. Ici, le Dr Cukrow­icz (Mont­gomery Clift) se retrou­ve au cen­tre d’un dilemme par­ti­c­ulière­ment com­plexe. D’un côté, Vio­let Ven­able (Katharine Hep­burn), femme vieil­lis­sante par­ti­c­ulière­ment riche, qui le sol­licite pour lui deman­der de pra­ti­quer une lobot­o­mie sur sa nièce, Cather­ine (Eliz­a­beth Tay­lor). En échange, elle financera généreuse­ment un ser­vice de neu­rochirurgie très atten­du par le médecin, lassé de pra­ti­quer ses opéra­tions dans des con­di­tions par­ti­c­ulière­ment sor­dides. De l’autre côté, Cather­ine, jeune femme séduisante et exces­sive, qui finit par semer le doute dans l’e­sprit du médecin tant son état men­tal ne sem­ble pas aus­si déséquili­bré que ce qu’en dit la rumeur famil­iale. Entre les deux, Sebas­t­ian Ven­able, le fils de Vio­let et cousin de Cather­ine, a dis­paru l’été dernier dans d’é­tranges cir­con­stances alors qu’il était en voy­age dans un pays étranger avec sa cou­sine. Point de ren­con­tre de la des­tinée des deux femmes qui ont côtoyé le jeune homme décédé dans de mys­térieuses cir­con­stances, Sebas­t­ian porte en lui un mys­tère que le psy­chi­a­tre devra percer.

L’homme de l’ombre

La pre­mière grande réus­site de Soudain l’été dernier est de faire exis­ter Sebas­t­ian à l’écran sans jamais le mon­tr­er. Mal­gré la récur­rence des flash­backs qui aurait pu don­ner un vis­age au per­son­nage énig­ma­tique, celui-ci reste con­stam­ment rivé au hors-champ ou en amorce de plan. Sa per­son­nal­ité, ses habi­tudes et ses espoirs ne nous sont don­nés qu’à tra­vers les dires de ceux qui l’évo­quent, mais aus­si grâce au jardin lux­u­ri­ant qu’il cul­ti­vait par méga­lo­manie. Dans la demeure famil­iale, la grandeur des pièces et la hau­teur sous pla­fond don­nent aux lieux une ambiance div­ina­toire. Le jardin par­ti­c­ulière­ment dense n’est quant à lui pas sans rap­pel­er celui d’E­den, con­for­t­ant l’idée que Sebas­t­ian se voy­ait comme le Dieu créa­teur. Les références se mul­ti­plient, notam­ment lorsque la mère explique au médecin que Sebas­t­ian a « vu la face de Dieu » et qu’elle com­pare sa vie à Melville par­ti sur son bateau pour com­bat­tre la baleine Moby Dick. Cet évi­dent déni de la réal­ité de la part de son entourage donne au jeune homme pré­co­ce­ment dis­paru une présence évanes­cente, irréelle, comme s’il était seule­ment le fruit de l’imag­i­na­tion tor­turée de sa mère et de sa cou­sine. Mais le rap­port de force exis­tant entre les deux femmes est quant à lui bien con­cret, hérité d’un rôle qu’elle jouait plus ou moins sci­em­ment. Mais le sus­pense autour des cir­con­stances de la dis­pari­tion de Sebas­t­ian sera entretenu jusqu’au bout. Tout au long du film, tout au plus aurons-nous quelques réminis­cences de l’e­sprit con­fus de Cather­ine qui, elle seule, détient la vérité.

Souvenirs fragmentés

Dans ce film d’in­spi­ra­tion psy­ch­an­a­ly­tique, le médecin va per­me­t­tre aux deux femmes d’ef­fectuer un trans­fert, capa­ble de libér­er le refoulé. Cather­ine, séduite par la bien­veil­lance et le charme de son médecin, va peu à peu livr­er cer­taines infor­ma­tions autour de l’at­ti­tude de Sebas­t­ian, tan­dis que Mme Ven­able comble l’ab­sence de son fils en s’ac­ca­parant la présence du médecin. L’é­trange con­fi­dence que Cather­ine fait à un infir­mi­er – « cet été-là, Sebas­t­ian avait faim de blonds » – laisse sous-enten­dre l’ho­mo­sex­u­al­ité plus ou moins assumé du cousin, trou­blé au point d’emmener sa cou­sine, sa mère n’é­tant plus assez séduisante, dans l’e­spoir d’ap­pâter les beaux jeunes garçons des pays pau­vres qu’il vis­i­tait. Cette infor­ma­tion éclaire donc la rela­tion par­ti­c­ulière­ment com­plexe qui unis­sait le jeune homme à sa mère, con­sciente du rôle qu’elle devait jouer pour rester au près de son fils. La nature inces­tueuse de leurs rap­ports était délibéré­ment entretenue par cette dernière qui n’a jamais su faire le deuil de cette place priv­ilégiée dérobée par sa pro­pre nièce. Mais la vio­lence de cette sit­u­a­tion pose encore de nom­breux prob­lèmes à Cather­ine qui, lors d’une scène par­ti­c­ulière­ment impres­sion­nante, sem­ble revivre un trau­ma­tisme encore plus impor­tant lorsqu’elle entre par erreur dans une pièce com­mune où tous les psy­cho­tiques se met­tent à la dévor­er des yeux.

La révélation

Le seul moyen pour enfin percer à jouer les raisons de cette ter­ri­ble con­fu­sion reste pour le médecin la pra­tique de l’hyp­nose. Incar­nant Freud dans le pas­sion­nant film de John Hus­ton, Freud, pas­sions secrètes, Mont­gomery Clift se frotte déjà à cette pra­tique. Pour cela, il con­voque donc Cather­ine et le reste de la famille afin de ramen­er à la sur­face les sou­venirs trau­ma­ti­sants que son con­scient refoule totale­ment. La longue scène – la plus mar­quante du film – est donc pré­texte à un long flash­back avec le vis­age hyp­no­tisé de Tay­lor incrusté en bord droit du cadre. Elle revient sur les cir­con­stances de la dis­pari­tion de Sebas­t­ian, et sur les rap­ports qu’il entrete­nait avec elle, notam­ment autour de l’u­til­i­sa­tion de ses atouts féminins afin de séduire les hommes qu’il ne pou­vait approcher. Le mon­tage, très ellip­tique, rassem­ble des sou­venirs de plus en plus pré­cis dont le sens émerge finale­ment par asso­ci­a­tion. Le hors-champ reste priv­ilégié pour matéri­alis­er le refoulé qui con­tin­ue de résis­ter à l’e­sprit de Cather­ine. Sa posi­tion de témoin face aux événe­ments – lorsqu’elle écrit une carte postale après que Sebas­t­ian l’a aban­don­née pour s’oc­cu­per de jeunes garçons, lorsqu’elle suit la cav­ale de son cousin dans les rues brûlantes du vil­lage et enfin lorsque celui-ci est dévoré (sym­bol­ique­ment ?) par ces hommes qu’il désir­ait hon­teuse­ment – fait de Cather­ine la gar­di­enne d’un secret trop lourd à assumer. La dynamique entière du film repose sur ce principe de libéra­tion par la parole, sur cette mémoire qui a enreg­istré tout ce qui se dérobe à notre regard.