Que nous racon­te l’ap­pari­tion de Raphaël Que­nard et des frères Kircher au sein du ciné­ma français ? Quel hori­zon creuse aujour­d’hui le jeu de Léa Druck­er ou de Mar­i­on Cotil­lard ? Focus sur quelques vis­ages mar­quants de ces derniers mois.

Raphaël Quenard, d’une voix l’autre

Lors d’un entre­tien pro­mo­tion­nel pour la sor­tie de Cash, Raphaël Que­nard con­fes­sait sa fas­ci­na­tion tein­tée d’appréhension pour le pou­voir du verbe. Comme un aver­tisse­ment à lui-même, il expri­mait le ver­tige qu’en « jux­ta­posant sim­ple­ment les bons mots, on n’est pas à l’abri de finir à la prési­dence de la République. »[1] Il touchait alors peut-être au ressort même du phénomène qui l’entoure : son sur­gisse­ment dans le milieu du ciné­ma français – et par là même, le déploiement de sa per­sona d’étrange gouailleur dans l’espace médi­a­tique – emprunte au spec­ta­cle d’une ascen­sion poli­tique. En témoigne d’abord l’homogénéité de ses rôles : les per­son­nages qu’il incar­ne trou­vent dans l’expression d’une oral­ité déroutante le moyen de sat­is­faire un désir d’émancipation ou d’orchestrer un ren­verse­ment. Le jeune homme paumé de Chien de la casse et le spec­ta­teur révolté de Yan­nick – les deux per­son­nages qui lui valent ses pre­mières nom­i­na­tions aux César – sont au fond des vari­a­tions autour d’un même principe, déjà au cœur du court-métrage qui l’a fait con­naître (Les Mau­vais garçons d’Elie Girard) : ses log­or­rhées sont moins l’expression d’un art dialec­tique que l’étalage d’un don pour cap­tiv­er son inter­locu­teur par l’agencement imprévis­i­ble de ses mots et leur mélodie inat­ten­due. C’est de nou­veau l’idée qui innerve le petit exer­ci­ce d’autodérision (ou d’autosatisfaction) que présente son court-métrage L’Acteur ou la sur­prenante ver­tu de l’incompréhension : Que­nard s’amuse à s’écouter par­ler, sans se souci­er d’être com­pris, jusqu’à l’évidement absolu du sens. Son art toucherait ain­si à une sorte de phénoménolo­gie de la com­mu­ni­ca­tion.

La couleur dif­fi­cile­ment iden­ti­fi­able de son accent (mélange de dauphi­nois et d’un phrasé nasil­lard bien à lui) entre­tient le flou de ses orig­ines – Que­nard est de tous les ter­roirs, vient de cette vaste France périphérique plutôt invis­i­ble, mais dont la lit­téra­ture française a pro­duit plusieurs élé­gies ces dernières années[2]. L’indétermination soci­ologique qui le car­ac­térise et que recoupent des car­ac­téris­tiques surlignées (un accent insond­able, un par­cours à la Rasti­gnac) ren­force para­doxale­ment l’ancrage de Que­nard dans un imag­i­naire social pré­cis : il est le vis­age pro­téi­forme de la classe moyenne provin­ciale. En cela, sa tra­jec­toire rap­pelle celle du jeune Depar­dieu, dont le charisme débor­dant sem­blait cristallis­er la vio­lence des désil­lu­sions morales qui inner­vait la France des années 1970 en proie à la crise : là où la puis­sance et la lib­erté de Depar­dieu s’épanouissaient dans le tour­nant néolibéral, le jeu bavard et con­fus de Que­nard cristallise, lui, le fond de l’air pop­uliste. Dupieux l’a bien com­pris en façon­nant pour lui le rôle de Yan­nick : vis­age d’un peu­ple indéfi­ni (un type venu de ban­lieue) et porte-voix d’une colère très vague­ment dirigée (con­tre la médi­ocrité du diver­tisse­ment ?), Yan­nick appa­raît même comme l’archétype de la fig­ure pop­uliste, dans un film qui n’a rien à en dire. C’est peut-être le prin­ci­pal dan­ger qui guette le tal­ent de Que­nard, très vite adoubé et icônisé par le milieu du ciné­ma français ; de devenir le moteur inof­fen­sif de comédies cyniques et apoli­tiques.

Bastien Gens

 

Caméléon Cotillard

Lit­tle Girl Blue | © Tan­dem

Dans un arti­cle célèbre paru à la fin des années 1980, Bar­ry King dis­tin­guait deux normes opposées de l’interprétation, au-delà de la var­iété des styles de jeu : l’imitation (imper­son­ation) con­tre l’incarnation (per­son­i­fi­ca­tion)[3]. Si aux États-Unis, on a sou­vent con­sid­éré d’un mau­vais œil qu’un acteur se can­tonne aux rôles proches de sa per­son­nal­ité, c’est tout l’inverse en France, dont le star-sys­tème repose tout entier sur la val­ori­sa­tion du tem­péra­ment sin­guli­er de l’acteur. Le ciné­ma français est avant tout un ciné­ma de per­son­nal­ités dont les inter­prètes les plus appré­ciés, quel que soit leur reg­istre ou leur notoriété (de la dis­tan­ci­a­tion glacée d’Isabelle Hup­pert à la spon­tanéité de Raphaël Que­nard, de la pré­ciosité de Jeanne Bal­ibar à l’abattage de San­drine Kiber­lain) refusent obstiné­ment de dis­paraître der­rière leurs per­son­nages. Comme si jouer, c’était d’abord être là.

La Môme, biopic tail­lé pour le pub­lic inter­na­tion­al, con­stitue à cet égard une excep­tion qui a sans nul doute créé un précé­dent en cat­a­pul­tant Mar­i­on Cotil­lard au rang de star sur la foi de sa per­for­mance mimé­tique jusqu’au-boutiste. Au gré d’une poignée d’inénarrables biogra­phies filmées (De Gaulle et L’Odyssée pour Lam­bert Wil­son, Simone, le voy­age du siè­cle pour Elsa Zyl­ber­stein, L’Abbé Pierre pour Ben­jamin Lav­ern­he) ou de quelques propo­si­tions orig­i­nales d’auteurs (je pense à Adèle Exar­chopou­los et Anaïs Demousti­er chez Dupieux, ou à Sara Foresti­er chez Desplechin), nos comé­di­ens se risquent désor­mais épisodique­ment sur le ter­rain de la pure imi­ta­tion. Seule Cotil­lard en a fait une car­rière.

Qui est Mar­i­on Cotil­lard ? On con­naît quelques détails de sa vie privée (le cou­ple for­mé avec Canet), mais que sait-on au juste de sa per­son­nal­ité ? Transparaît tout juste, dans le plisse­ment inqui­et de ses yeux en amande et le demi-sourire méfi­ant der­rière lesquels elle se retranche lors de ses appari­tions publiques, une forme de réti­cence touchante à juste­ment être là. Ses inter­pré­ta­tions expri­ment en même temps tout l’inverse de cette réserve : un mélange de don absolu de soi, de pré­ci­sion métic­uleuse et de tra­vail acharné, qui tran­scende la justesse et le naturel. Dans ses meilleurs rôles, Cotil­lard atteint cet équili­bre assez rare où elle s’efface totale­ment der­rière son per­son­nage tout en nous don­nant le plaisir de la voir jouer. On s’est beau­coup moqué de l’intensité de ses per­for­mances, de son accent belge chez les Dar­d­enne et de quelques faux pas mal­heureux. On a eu tort. Si ses films n’ont pas tou­jours été à sa hau­teur, cha­cune de ses appari­tions à l’écran pro­cure le même ver­tige grisant : on a rarement vu autant d’énergie déployée chez une actrice pour orchestr­er sa pro­pre dis­pari­tion.

Alexan­dre Mous­sa

Nouvelles voix, anciens modèles : sur Samuel et Paul Kircher

Le Lycéen | © Jean Louis Fer­nan­dez

Il est rare qu’un acteur soit révélé deux fois de suite, surtout si l’on entend le mot « révéla­tion » dans son sens religieux ou mys­tique, c’est-à-dire comme le fait de ren­dre vis­i­ble et man­i­feste ce qui était caché et incon­nu. Pour Paul Kircher (né en 2001), le phénomène s’est pour­tant répété cette année : après une appari­tion déjà très remar­quée dans Le Lycéen (en 2022), saluée par quelques cri­tiques admi­ra­tives, il décroche son pre­mier rôle majeur dans Le Règne ani­mal. Qu’est-ce qui est apparu de lui qu’on n’avait pas encore aperçu chez son pre­mier Pyg­malion, Christophe Hon­oré ? Peut-être moins un corps ado­les­cent, encore ingrat, osseux et inachevé, qu’une dic­tion incer­taine, une façon de lancer les répliques sans les jouer vrai­ment, en les retenant entre les dents. Il faut saluer l’attention de Thomas Cail­ley à la langue par­ti­c­ulière de Paul Kircher : son débit plutôt lent, sa tonal­ité morne, fatiguée, plain­tive et proche du grom­melle­ment représen­tent du pain béni pour un film racon­tant une méta­mor­phose ani­male. On pour­rait faire le même com­men­taire à pro­pos de Raphaël Que­nard, autre révéla­tion mas­cu­line de ces derniers mois : le ciné­ma français se repaît moins aujourd’hui de chair fraîche (pour preuve, le corps de Que­nard n’apparaît nu dans aucun des deux films pour lesquels il est nom­mé aux César) que de voix nou­velles (un peu gut­turale chez Kircher, plutôt nasale chez Que­nard), qui brisent le ron­ron­nement con­fort­able du dia­logue, le désta­bilisent en imposant leurs tim­bres par­ti­c­uliers.

Dans L’Été dernier, Cather­ine Breil­lat scrute le corps de Samuel Kircher, 18 ans, frère cadet de Paul. Par la mise à nu à laque­lle le film procède dès sa séquence d’ouverture (le jeune homme est sur­pris par sa belle-mère en sor­tant de sa douche), le film incar­ne un mod­èle plus tra­di­tion­nel de la révéla­tion ciné­matographique, qui repose sur l’idée lit­térale de se foutre à poil en guise de « bap­tême », comme pour sig­ni­fi­er que l’on va se don­ner au film, voire s’y sac­ri­fi­er. Battue en brèche par les déc­la­ra­tions récentes de Judith Godrèche, cette vision, encore très répan­due dans le ciné­ma français (Adèle Exar­chopou­los et Ophélie Bau sont passées par là chez Kechiche) reste celle de L’Été dernier. Breil­lat y souscrit depuis tou­jours (que l’on se sou­vi­enne des rumeurs un peu glauques sur le tour­nage de Romance) ; il n’est d’ailleurs pas cer­tain que l’enjeu de son dernier film soit de « révéler » Samuel Kircher, mais plus sub­tile­ment de décrire, via Léa Druck­er, la pré­da­tion dont l’acteur-débutant fait l’objet. Se sou­vient-on d’ailleurs de son vis­age ou de sa voix ? Pas vrai­ment. Car il représente avant tout une cer­taine qual­ité de chair (fraîche) entière­ment vouée à la con­som­ma­tion.

Jean-Sébastien Mas­sart

Léa Drucker, l’absente

Petite Solange | © Haut et Court

La prési­dente déam­bule dans les couloirs de l’Elysée, engoncée dans son tailleur. Son allure altière par­le à sa place : elle dit le rôle à tenir et la soli­tude chevil­lée au corps qu’il induit. Le hiératisme hau­tain n’est qu’une manière de don­ner le change dans un univers volon­tiers mas­culin où tous les coups bas sont per­mis. Mais le pas, aus­si assuré soit-il, ne garan­tit toute­fois pas de la chute. À défaut de don­ner à Léa Druck­er son meilleur rôle, Le Monde d’hier de Diastème aura su inve­stir l’image qui lui colle doré­na­vant le plus, sinon le mieux, à la peau depuis le ful­gu­rant suc­cès de Jusqu’à la garde : celle d’une femme fausse­ment forte et forte­ment faible. Dans Petite Solange, Axelle Rop­ert filme cette dichotomie déchi­rante dès les pre­miers plans, pour­tant en apparence fes­tifs (le cou­ple for­mé avec son mari, joué par Philippe Kater­ine, fête ses 20 ans de mariage au milieu d’un joyeux parterre d’invités). Vêtue d’une robe blanche solaire, fendue en son cen­tre d’un arc-en-ciel, Aurélia se mon­tre tout feu tout flamme mais est déjà rongée de l’intérieur. Subite­ment isolé par l’entremise d’un gros plan, son regard triste mar­que une rup­ture, pointée par le découpage de la scène qui anticipe le divorce à venir. Pas­sant par­fois du rire aux larmes en une frac­tion de sec­onde, la comé­di­enne excelle à ordon­ner le chaos, son per­son­nage lou­voy­ant entre expo­si­tion et dérobade. Tan­tôt là ou ailleurs, impliquée ou dépassée, sou­vent per­due, Aurélia red­oute par-dessus tout que son absence à elle-même ne soit aus­si une absence aux yeux des autres, et notam­ment de sa fille Solange. Il en va, là encore, d’un rôle (de mère) à assumer coûte que coûte, sans défail­lir.

Femme adultère chez Amal­ric (La Cham­bre bleue), épouse vio­len­tée chez Xavier Legrand, l’actrice joue sur une corde qu’elle ne cesse depuis de ten­dre – ou que les réal­isa­teurs ten­dent pour elle. Même son incur­sion comique dans le ciné­ma arti­fi­cielle­ment névrosé de Quentin Dupieux (Incroy­able mais vrai) revêt les atours d’un péché de jeunesse dis­sim­u­lant le gouf­fre d’exister vrai­ment. Le mal-être y sus­cite cepen­dant une hys­térie de façade par trop car­i­cat­u­rale. L’actrice n’est au con­traire jamais plus con­va­in­cante que lorsqu’elle tend vers une sorte d’épure et de retenue, atteignant récem­ment un som­met dans L’Été dernier de Cather­ine Breil­lat. On pense notam­ment à cette scène stupé­fi­ante où Anne, con­tre toute attente et après un silence glacial, se refuse à avouer à son mari sa rela­tion amoureuse avec son beau-fils et plonge dans une sorte de déni ver­tig­ineux afin de ne pas per­dre la face. Ce mélange de dureté et d’assurance con­fine à une inver­sion des rôles : droite dans ses bottes, Anne sem­ble armée d’une viril­ité tran­chante quand, face à elle, Pierre paraît des plus dému­nis. Ultime tour de passe-passe de l’actrice : s’absenter dans le regard d’autrui afin d’y trans­fér­er et enfouir ses pro­pres failles et déchirures.

Fab­rice Fuentes

Notes

Notes
↑1 Entre­tien à la Mati­nale de France Inter, 10 juil­let 2023.
↑2 Qu’on pense aux œuvres à suc­cès de Nico­las Matthieu ou de David Lopez.
↑3 Bar­ry King, « Artic­u­lat­ing Star­dom », Screen, vol. 26, no 5, 1985, p. 27‑51.