Après la con­sécra­tion de Car­ol, Todd Haynes sem­blait s’être quelque peu égaré avec ses longs-métrages suiv­ants, dans lesquels il ten­tait sans con­va­in­cre de s’émanciper à la fois de l’étiquette « New Queer Cin­e­ma » accolée à son ciné­ma et de l’inspiration du mélo­drame clas­sique hol­ly­woo­d­i­en. Présen­té au pub­lic can­nois en même temps que la rétro­spec­tive de son œuvre à Beaubourg, May Decem­ber témoigne d’un regain de forme coïn­ci­dant en par­tie avec un retour en ter­ri­toire plus fam­i­li­er. Bien que le pro­jet soit à nou­veau l’initiative d’une star plutôt que celle du cinéaste[1], il s’inscrit de façon plus évi­dente dans l’œuvre hay­ne­si­enne que Le Musée des mer­veilles ou Dark Waters, en opérant une syn­thèse entre le décor anx­iogène des ban­lieues pavil­lon­naires de Safe et de Loin du par­adis, la satire de la société du spec­ta­cle de Vel­vet Gold­mine, et les jeux sur l’identité de I’m Not There. On pour­rait même presque par­ler d’œuvre-somme, si la forme rel­a­tive­ment mod­este du film ne tran­chait pas avec le foi­son­nement visuel et nar­ratif qui a longtemps car­ac­térisé son style.

May Decem­ber entre­croise deux tra­jec­toires con­traires dont le sort se cristallise autour d’une même fig­ure dévo­rante. D’un côté, le film suit Eliz­a­beth Berry (Natal­ie Port­man), une actrice ambitieuse ren­due célèbre par une série à suc­cès, venue ren­con­tr­er celle qu’elle incar­n­era bien­tôt dans un film indépen­dant : Gra­cie Ather­ton-Yoo (Julianne Moore), une femme ayant défrayé la chronique au début des années 1990 pour avoir noué une liai­son scan­daleuse avec un ado­les­cent de 13 ans. De l’autre, il accom­pa­gne Joe (Charles Melton), l’adolescent en ques­tion, qui approche désor­mais la quar­an­taine et a depuis épousé Gra­cie. Tan­dis qu’Elizabeth cherche à se dis­soudre en Gra­cie, Joe est lui en quête d’individuation, réal­isant au moment où leurs enfants s’apprêtent à quit­ter le nid que son épouse l’a dépos­sédé de sa jeunesse. Ces deux pro­tag­o­nistes incar­nent cha­cun les deux pôles con­tra­dic­toires dont la fric­tion fait le sel du film : la satire out­ran­cière et le mélo­drame de cham­bre.

Cette ten­sion est pal­pa­ble dès l’ouverture. Le générique enchaîne une suc­ces­sion de très gros plans vaporeux de papil­lons monar­ques bat­i­folant au milieu des hautes herbes, au son d’une bande orig­i­nale grandil­o­quente de Marce­lo Zar­vos, reprenant la par­ti­tion com­posée par Michel Legrand pour Le Mes­sager de Joseph Losey. La présence des papil­lons, dont le cycle de vie (de l’œuf à la che­nille, de la chrysalide à l’éclosion de l’adulte) rythme l’ensemble du film, esquisse le motif majeur de May Decem­ber : la méta­mor­phose (qu’elle soit souhaitée, subie ou empêchée) des dif­férents pro­tag­o­nistes. Ces pre­mières images capi­teuses et sym­bol­iques sont suiv­ies d’une série de plans de coupe très brefs, instal­lant de manière expédi­tive le cadre de l’action – les quartiers pavil­lon­naires de Savan­nah en Géorgie, le jour de la fête nationale – et l’image rugueuse de Christo­pher Blau­velt, qui rap­pelle son tra­vail sur Show­ing Up. Le dis­posi­tif de mise en abyme du film, ses dia­logues vachards et cer­tains effets appuyés (des zooms inat­ten­dus, ou une util­i­sa­tion sar­cas­tique de la musique over-the-top dans des sit­u­a­tions prosaïques – par exem­ple, lorsque Gra­cie s’inquiète de man­quer de hot-dogs) creusent un sil­lon ludique, voire gogue­nard. Pour autant, le film ne fran­chit jamais tout à fait la lisière du camp (si ce n’est peut-être dans sa dernière séquence), préser­vant tout du long une forme de sobriété réal­iste qui lui per­met aus­si d’embrasser l’horizon du mélo avec un cer­tain pre­mier degré. May Decem­ber gagne dès lors sur les deux tableaux : l’émotion est d’autant plus forte qu’elle est servie à froid sous un glaçage ironique, tan­dis que la cru­auté exces­sive de la satire est tem­pérée par des sur­sauts de sincérité.

Anatomie d’un trouble

Le ciné­ma de Haynes a tou­jours été han­té par l’angoisse de l’Amérique WASP d’être con­t­a­m­inée par la mal­adie (Poi­son) ou par l’altérité raciale ou sex­uelle (Loin du par­adis). Ce motif se retrou­ve déplacé sur le ter­rain de la pré­da­tion psy­chique et de la con­fu­sion iden­ti­taire : le mal est ici à l’intérieur, comme dans Safe, où une femme au foy­er deve­nait inex­plic­a­ble­ment allergique à son envi­ron­nement. Julianne Moore, dans son pre­mier rôle d’envergure, y jouait alors la malade ; elle revient près de vingt ans plus tard sous les traits du par­a­site et renoue avec son reg­istre de prédilec­tion, entre fas­ci­na­tion et répul­sion, dans la lignée de son inter­pré­ta­tion dans Maps to the Stars. Sa voix doucereuse, son zézaiement inter­mit­tent, son regard inerte, ses sourires crispés et cette moue déplaisante, comme si elle avait en bouche un petit jus aigre qu’elle se rete­nait de cracher : tout dans son jeu met en lumière le car­ac­tère affec­té de la bon­hom­mie enfan­tine de Gra­cie, dont le masque s’effrite occa­sion­nelle­ment en éclats hys­tériques ou laisse transparaître une forme de désaf­fec­tion robo­t­ique.

Elle peut compter sur le scé­nario retors de Samy Burch, qui réus­sit là où tant de films d’auteur ces derniers mois ont échoué : à ménag­er une authen­tique com­plex­ité, qui ne tient pas seule­ment à des effets de manche (Tár) mais à une écri­t­ure sub­tile et sug­ges­tive, com­posant et décom­posant les per­son­nages sous nos yeux. Dans sa con­struc­tion sous forme d’enquête où se téle­scopent des dis­cours con­tra­dic­toires, May Decem­ber n’est pas sans rap­pel­er les films de procès récents comme Saint Omer ou Anatomie d’une chute, qui butaient égale­ment sur l’impossibilité de déchiffr­er une fig­ure fémi­nine opaque et sus­pendaient leur juge­ment. La mise en scène de Haynes se fait le relai de cette con­cep­tion insai­siss­able des iden­tités par la façon dont le cinéaste filme sou­vent ses comé­di­ens de pro­fil ou de trois-quarts : ils se retrou­vent étrange­ment décadrés ou floutés, lit­térale­ment fuyants. Le film est en cela fidèle au behav­ior­isme défendu par le cinéaste depuis ses débuts, et à l’opposé d’une per­spec­tive psy­chol­o­gisante car­i­caturée dans le film par le truche­ment d’Elizabeth, « Method actress » à la recherche d’une expli­ca­tion unique et défini­tive qui per­me­t­trait de com­pren­dre les actes et le com­porte­ment de Gra­cie.

Prédation actorale

Son inves­ti­ga­tion ne pro­duit cepen­dant pas tout à fait le résul­tat atten­du. Plutôt qu’un énième con­stat sur l’impénétrabilité des êtres et la rel­a­tiv­ité de la vérité, May Decem­ber accouche d’une hypothèse plus sin­istre : et si rien n’expliquait le com­porte­ment de cette femme ? Et s’il n’y avait rien à l’intérieur, si tout chez elle n’était que sur­face ? C’est au fond ce qui réu­nit les deux héroïnes, dont la simil­i­tude est d’emblée sug­gérée par Gra­cie au moment de leur ren­con­tre (« We’re basi­cal­ly the same. »). Eliz­a­beth s’obstine tout le long de l’intrigue à vouloir com­pren­dre son mod­èle « de l’intérieur » sans réalis­er que Gra­cie est tout autant qu’elle une actrice, un sim­u­lacre d’être humain. Il n’est guère anodin que les miroirs jouent un rôle si impor­tant dans sa méta­mor­phose, ryth­mée en qua­tre séquences où la caméra joue lit­térale­ment le rôle de glace sans tain dans laque­lle les deux héroïnes se jau­gent l’une l’autre. Eliz­a­beth mime d’abord grossière­ment les gestes de Gra­cie, à dis­tance, puis se laisse maquiller par elle ; plus tard, l’original et la copie cohab­itent dans le miroir en gros plan avant que la trans­for­ma­tion ne s’achève dans un mono­logue aus­si effrayant qu’hilarant tiré d’une let­tre de Gra­cie à Joe, qu’Elizabeth inter­prète seule dans sa cham­bre d’hôtel. Natal­ie Port­man est rarement aus­si con­va­in­cante que lorsqu’elle inter­roge son image d’éternelle bonne élève – c’était déjà ce qui fai­sait le sel de Black Swan ou de Jack­ie. Avec le per­son­nage d’Elizabeth – coquille vide, actrice avide de recon­nais­sance et femme grossière­ment cal­cu­la­trice –, elle dévoile en quelque sorte la part per­verse de son per­fec­tion­nisme tout en sug­gérant, non sans un cer­tain masochisme, qu’elle n’est à son meilleur que lorsqu’elle imite une autre.

Ce pri­mat des apparences est égale­ment per­cep­ti­ble dans la manière dont les per­son­nages se retrou­vent sans cesse con­fron­tés à la cir­cu­la­tion de leurs images médi­a­tiques dans l’espace pub­lic – la pub­lic­ité de cos­mé­tiques tournée par Eliz­a­beth et les men­tions fréquentes à la série pop­u­laire qui l’a ren­due célèbre, les pho­togra­phies de Gra­cie et Joe dans la presse à scan­dales ou le pre­mier télé­film adap­té de l’histoire de leur vie. Les lim­ites entre vie publique et vie privée sont poreuses et illu­soires, ce que sug­gèrent les zooms et dézooms intrusifs de la caméra, ain­si que l’espace de la mai­son de Joe et Gra­cie, ouvert sur l’extérieur via une immense baie vit­rée, comme garante du fait que le cou­ple n’aurait rien à cacher. Or cette trans­parence est bien évidem­ment fac­tice : Joe se retrou­ve pris dans la toile dans laque­lle l’a enfer­mée son épouse pour se pro­téger elle-même. Il ne réalise la portée de l’emprise de Gra­cie que lorsqu’il la voit reflétée dans les manip­u­la­tions d’Elizabeth : il est lui aus­si un acteur au ser­vice de la représen­ta­tion con­ju­gale, ali­bi ambu­lant faisant écran au crime pédophile. « Est-ce que nous nous aimons autant que nous le dis­ons ? », finit-il par deman­der à son épouse dans l’intimité de l’espace clos de leur cham­bre à couch­er. Mais Gra­cie refuse de le laiss­er par­ler dès lors qu’il émet des doutes sur le réc­it « offi­ciel » de leur rela­tion. Charles Melton, révélé par la série Riverdale, n’avait jusqu’alors guère bril­lé par son charisme. Pataud et mal­adroit, le corps lourd, la tête bais­sée, la voix peu assurée, il se révèle ici par­ti­c­ulière­ment touchant dans l’expression de l’effacement de soi, de la dévo­ra­tion par autrui. Dif­fi­cile de ne pas penser à L’Été dernier de Cather­ine Breil­lat, présen­té à Cannes en même temps que May Decem­ber : d’un film à l’autre, on retrou­ve le vis­age d’un homme-enfant en larmes, saisi d’horreur au moment où il réalise le piège dans lequel il s’est lais­sé pren­dre.

Notes

Notes
↑1 C’est Natal­ie Port­man qui a trans­mis le scé­nario à Haynes, de la même manière que Mark Ruf­fa­lo lui avait apporté Dark Waters.