Rap­pelant l’ambition de Skolimows­ki dans EO, Pierre Cre­ton con­vie le spec­ta­teur d’Un prince à désan­thropis­er son regard, cette fois-ci dans le monde végé­tal, domaine dont Cre­ton est fam­i­li­er pour être jar­dinier et ouvri­er agri­cole en par­al­lèle de son activ­ité de cinéaste. Dans les deux films, l’expérience sen­si­ble passe par une rup­ture avec la parole, qui per­met au corps de se révéler dif­férem­ment : là où EO était qua­si­ment mutique, Un Prince est quant à lui porté par trois voix-off iden­ti­fi­ables (Françoise Lebrun, Math­ieu Amal­ric, Gré­go­ry Gade­bois) que Cre­ton greffe à des per­son­nages joués toute­fois par d’autres acteurs[1], de manière à dis­soci­er l’enveloppe de l’esprit. Si ces voix pren­nent en charge la nar­ra­tion du film et don­nent à sa forme frag­men­taire les traits d’une fic­tion, elles le font de façon volon­taire­ment laconique, lais­sant le réc­it bal­ancer entre Françoise (la direc­trice d’une école de botanique et mère adop­tive de Kut­ta, un légendaire prince indi­en), Pierre-Joseph (un appren­ti jar­dinier for­mé dans cette école) et Alber­to, son pro­fesseur men­tor et amant. Le film creuse un espace entre ce que l’on voit et ce que l’on entend, ce qui a trait à l’action étant le plus sou­vent nar­ré, tan­dis que l’image est vouée à être con­tem­plée, comme lorsque Pierre-Joseph décrit en off la vio­lence de sa vie famil­iale alors même qu’on le voit partager silen­cieuse­ment un repas avec ses par­ents.

Le choix d’enfermer ses per­son­nages dans des plans longs et fix­es, sou­vent focal­isés sur des actions muettes, par­ticipe du regard de botaniste de Cre­ton, obser­vant le com­porte­ment humain comme il le ferait d’autres spéci­mens naturels. Or c’est pré­cisé­ment en voulant cern­er de la sorte le vivant que le réal­isa­teur finit par le ren­dre inerte. Le film sem­ble procéder d’un geste d’aplanissement qui le fait ressem­bler à un her­bier que l’on feuil­lette ; les plans pour­raient pass­er pour des pho­togra­phies que les voix légen­deraient. Cette fix­ité est d’autant plus con­tra­dic­toire que le film entend cul­tiv­er un roy­aume de fan­tasmes. Pierre-Joseph décou­vre les plantes en même temps qu’il s’éveille à la sex­u­al­ité et évolue dans une réal­ité sup­posé­ment sat­urée d’érotisme. Le per­son­nage s’enivre de toute con­tem­pla­tion, du nom d’une plante à la vue d’un pot de miel qui déclenche une atti­rance immé­di­ate pour l’apiculteur le pro­duisant. Mais ce monde absol­u­ment désir­able où com­mu­niquent jar­di­nage et ciné­ma, humains et végé­taux, ou encore amants jeunes et vieil­lis­sants, est moins mon­tré que pos­tulé par les voix des per­son­nages qui, en con­fi­ant leurs émo­tions à l’oreille du spec­ta­teur, l’invite à inve­stir sen­sorielle­ment les images. Même lorsque le film va soudaine­ment sur le ter­rain de l’hallucination sex­uelle, le temps d’une vision fan­tas­ma­tique, il ne se dépar­tit pas de cette approche con­ceptuelle qui con­stitue sa lim­ite.

Notes

Notes
↑1 À l’exception de François Lebrun, qui fig­ure dans une poignée de plans.