N°10 met en scène, du moins dans un pre­mier temps, une troupe de théâtre répé­tant une pièce dont la pre­mière représen­ta­tion approche. Les décors y sont min­i­mal­istes : seule une porte se détache du fond noir de la scène, par laque­lle entrent et sor­tent les per­son­nages. Si l’argument de la pièce n’est pas claire­ment dévoilé, elle sem­ble repos­er sur une intrigue clas­sique de vaude­ville, tout en opérant un décalage : dans ce décor plus qu’épuré, les enjeux sont immé­di­ate­ment ren­dus insignifi­ants par le vide qui dévore l’espace. Ce choix rejoue métaphorique­ment le geste d’Alex van Warmer­dam : en suiv­ant le quo­ti­di­en mou­ve­men­té de la troupe d’acteurs, le cinéaste en révèle le non-sens par un principe de dis­tan­ci­a­tion. Gün­ter (Tom Dewis­pelaere), le pre­mier rôle, entre­tient une liai­son avec Isabel (Anniek Pheifer), la femme du met­teur en scène, et attise la jalousie de Mar­ius (Pierre Bok­ma), un acteur plus sec­ondaire. À mesure que des aléas frap­pent un à un les per­son­nages, aucun ne sem­ble pour autant acca­blé. Face à une mau­vaise nou­velle, il se figent tout au plus dans le cadre quelques sec­on­des, avant que le plan ne s’achève et que l’on passe à autre chose. Cet aplanisse­ment de leurs émo­tions est d’autant plus sail­lant que les plans dans lesquels ils évolu­ent sont dénués de pro­fondeur de champ et cul­tivent tou­jours les mêmes tons grisâtres où se con­fondent les murs des apparte­ments, les vête­ments des per­son­nages et la pâleur de leurs vis­ages. Ain­si, lorsque l’un des acteurs de la troupe con­state le décès de son épouse au tiers du film, le vis­age blême de la défunte est rac­cordé avec un plan qui paraît effac­er le mari : pris dans l’embrasure de la porte, son man­teau mar­ron se con­fond avec le bois, son air à peine décon­fit rajoutant encore à la froideur du moment mêlée d’apathie. De la même manière, les événe­ments du film, aus­si étranges, anodins, trag­iques ou sur­réal­istes soient-ils, sont égal­isés par le regard du cinéaste : la mort de la com­pagne de Mar­ius n’apparaît pas comme un fait plus dra­ma­tique que les dif­fi­cultés que ren­con­tre l’acteur à mémoris­er ses répliques. Tout s’écoule de la sorte dans la même insen­si­bil­ité tein­tée d’un vague éton­nement vite effacé.

Mais cette indif­férence affichée bute sur une accu­mu­la­tion scé­nar­is­tique ouverte­ment out­ran­cière. Les intrigues amoureuses, qui font du film une sorte d’étonnant soap opera austère, ouvrent soudaine­ment sur un virage vers la sci­ence-fic­tion (dont on ne dévoil­era pas la teneur ici). En forçant l’écart entre la bizarrerie des événe­ments et la plat­i­tude des réac­tions, le cinéaste affiche beau­coup plus frontale­ment l’absurdité qu’il sug­gérait au départ, comme pour don­ner la clef de son film et soulign­er ses inten­tions. Si l’impassibilité des per­son­nages intrigue d’abord, elle s’affirme pro­gres­sive­ment comme un état auquel le cinéaste les a con­damnés, ren­forçant la part trop dés­in­car­née et théorique du dis­posi­tif. C’est d’autant plus frap­pant qu’à mesure que le réc­it se fait plus curieux, les effets de dis­tan­ci­a­tion se figent dans un min­i­mal­isme assez plat et sys­té­ma­tique. Quelques idées ont beau se détach­er (notam­ment la descente dans un mys­térieux couloir, durant laque­lle les couleurs se désa­t­urent pro­gres­sive­ment vers le noir et blanc), van Warmer­dam finit par escamot­er le trou­ble de son film à force de tout vouloir anesthési­er. Jusqu’à ce que le spec­ta­teur adopte l’attitude des per­son­nages : un détache­ment per­plexe se muant peu à peu en tor­peur générale.