Alex van Warmer­dam ne fait pas par­tie des habitués des sélec­tions can­nois­es – par­mi ses huit longs métrages, seul Le P’tit Tony fut présen­té à “Un cer­tain regard” en 1998. Mal­gré la récente ressor­tie de l’un de ses chefs‑d’œuvre, Les Habi­tants, la présence de Borgman en sélec­tion offi­cielle fut donc une heureuse sur­prise. En vingt ans, le cinéaste néer­landais n’a rien per­du de sa verve et à cer­tains égards, Borgman n’est pas sans rap­pel­er directe­ment son ancêtre, avec ses bâti­ments aux lignes épurées et ses jeux de regards de fenêtre en fenêtre. Tout com­mence le jour où Camiel, un homme à l’allure hir­sute tout juste sor­ti d’un ter­ri­er sonne à la porte d’une lux­ueuse vil­la et demande à l’homme qui lui ouvre s’il peut y pren­dre un bain. Camiel fini­ra à terre, sous les coups du pro­prié­taire, un choc pour la maîtresse de mai­son, Mari­na. L’homme des bois parvien­dra à obtenir d’elle les soins élé­men­taires, avant que les rôles ne s’inversent et que la mère de famille ne développe une forme de dépen­dance envers le mys­térieux bon­homme. Pour s’immiscer dans le foy­er de Mari­na, auprès de ses enfants et de leur nan­ny, Camiel a recours, avec l’aide de qua­tre acolytes, à des manœu­vres aus­si inat­ten­dues que red­outa­bles. Il appa­raît peu à peu qu’il doit être autre chose qu’un homme. Mais quoi ?

Dans sa tonal­ité, Borgman se démar­que des pre­miers films d’Alex van Warmer­dam. Sa mise en scène se fait plus dis­crète, plus réal­iste et d’autant plus inquié­tante. Mais la façon dont le cinéaste mêle satire, humour noir et sur­réal­isme reste recon­naiss­able. Si cer­tains pas­sages – les moins bons – peu­vent rap­pel­er des films des frères Coen, d’autres ceux de Buñuel ou encore La Ser­vante de Kim Ki-young, Borgman ne ressem­ble, dans son ensem­ble, à rien de con­nu. On peut évidem­ment le lire comme une allé­gorie où Camiel serait l’incarnation d’un con­glomérat pul­sion­nel hideux, générale­ment dis­simulé sous le masque de la dis­tinc­tion bour­geoise. Le film traite effec­tive­ment d’une hypocrisie, d’une cul­pa­bil­ité et d’une vio­lence larvée qui se trou­vent mis­es en rela­tion au mode de vie aisé de la famille envahie. Mais Borgman ne peut être réduit à un film à lire. Les nom­breux phénomènes étranges dont nous serons témoins n’en vien­dront jamais à se réu­nir comme autant de pièces d’un même puz­zle. Si le per­son­nage du mari est con­stru­it comme une car­i­ca­ture d’abjection, le cinéaste s’intéresse davan­tage à sa femme, qui est bien plus opaque. Comme les meilleures œuvres sur­réal­istes, le film s’attache moins à pro­duire un dis­cours cohérent que des affects. Il est per­clus d’images improb­a­bles – un homme jar­di­nant en cos­tume, des lévri­ers flairant un corps endor­mi dans l’eau, une fil­lette vidant une peluche de sa paille pour la rem­plac­er par du sable… – et four­mille d’actions qui n’ont d’autre fonc­tion nar­ra­tive que celle d’épaissir le mys­tère. Le per­son­nage de Camiel reste de bout en bout insai­siss­able, son com­porte­ment inex­plic­a­ble. Au cœur de Borgman se trou­ve un vide autour duquel l’imagination du spec­ta­teur se doit de tournoy­er.