Le Monde d’après fait face au même défi que Juras­sic Park III, la fran­chise Juras­sic World suiv­ant un sché­ma ana­logue à celui de la trilo­gie orig­i­nale : après avoir détru­it le parc et filmé les décom­bres lais­sés par la cat­a­stro­phe, que reste-t-il encore à mon­tr­er ? Fall­en King­dom esquis­sait un élé­ment de réponse : l’émergence d’un nou­veau monde fondé sur une cohab­i­ta­tion entre humains et dinosaures. « Nous sommes entrés dans une nou­velle ère » annonçait, à la fin du film, Ian Mal­colm (Jeff Gold­blum) aux dirigeants du « monde d’avant ». Mal­heureuse­ment, il sem­ble qu’on soit revenu au point de départ avec Le Monde d’après, qui porte mal son nom, puisque nous est notam­ment présen­tée, dès l’ouverture, une énième société machi­avélique chargée de cap­tur­er les créa­tures préhis­toriques encore en lib­erté pour les isol­er dans une réserve (après l’île et le manoir : un plateau dans les Alpes). De retour aux manettes après avoir été évincé du dernier Star Wars, Col­in Trevor­row remet donc les comp­teurs à zéro avec un film-pro­duit où se retrou­vent fig­ures emblé­ma­tiques et nou­velles têtes, dilu­ant le nou­veau monde sous les ori­peaux de l’ancien dans l’espoir de fédér­er tous les publics (non sans dis­tiller une ironie par­fois mal placée : « Juras­sic World ? Je ne suis pas fan », con­cède Ian Mal­colm au dresseur de rap­tors inter­prété par Chris Pratt).

Peut-être y avait-il pour­tant un film stim­u­lant à réalis­er autour du retour des deux « dinosaures » spiel­bergiens, Lau­ra Dern et Sam Neill. Un brin fos­sil­isés, leurs per­son­nages ne sem­blent pas avoir changé d’un iota, répé­tant comme des ani­ma­tron­ics quelques pos­tures et gestes bien con­nus (Ellie Sat­tler qui enlève mal­adroite­ment ses lunettes ; Alan Grant dés­abusé et isolé dans un site de fouilles, en attente d’être exhumé par l’appel de l’aventure). Con­traire­ment à d’autres block­busters jouant la carte du retour trag­ique (Top Gun : Mav­er­ick) ou dys­fonc­tion­nel (Matrix : Res­ur­rec­tions), Le Monde d’après manque le coche et n’explore pas le poten­tiel de la présence anachronique de ces revenants. Qu’importe au fond, puisqu’il s’agit de pren­dre part à un tour de manège sup­plé­men­taire, de relancer la machine comme si de rien n’était. En découle un pro­gramme fade et atten­du : après un faux west­ern en guise de pro­logue (et un sem­blant de Pris­on­nière du désert dans le pitch), puis une escapade mal­taise avec quelques scènes d’action bour­rées de coïn­ci­dences grotesques[1], Le Monde d’après nous ramène au sein d’un nou­veau parc pour rejouer machi­nale­ment les événe­ments iconiques des pre­miers films (une trappe qui se ferme sous le bec d’un rep­tile, un T‑rex qui sur­git à la fin, juste avant que les sur­vivants ne quit­tent le parc, etc.).

L’échec du Monde d’après cul­mine lorsque tous les per­son­nages sont pour la pre­mière fois réu­nis, piégés dans une sta­tion d’observation au milieu de la jun­gle. Men­acés un à un par un immense car­nassier dans une scène sans aucune ten­sion, ils repoussent à coups de taser ce qui nous est présen­té comme « le plus grand pré­da­teur qui ait jamais foulé cette terre » (on est loin, très loin, des séquences mémorables que celle-ci essaie de singer : l’ap­pari­tion du T‑Rex dans le pre­mier Juras­sic Park ou le van ren­ver­sé du Monde per­du). Cette scène éclaire plus large­ment un manque d’in­ter­ac­tions entre humains et dinosaures, alors même qu’il s’agit du fonde­ment de la fran­chise. « It’s not about us » affirme Alan Grant en plein cli­max, tan­dis que s’affrontent juste à côté deux, puis trois super­pré­da­teurs. Les dinosaures n’intéressent pour­tant plus Trevor­row. Seules comptent la survie des icônes et la promesse d’une famille recon­sti­tuée loin du chaos. Un aveu d’échec syn­thétisé dans l’un des rares plans un peu inspirés de ce film sou­vent sans idées : pour­suiv­ie par un dinosaure, Claire (Bryce Dal­las Howard) s’immerge dans un étang boueux avant que la caméra, en se posi­tion­nant à la sur­face de l’eau, ne scinde l’image en deux. D’un côté l’hu­main, recro­quevil­lé dans sa bulle. De l’autre le rep­tile, aveu­gle et prié de rester à sa place. Entre les deux : une fron­tière que Le Monde d’après, film le plus dés­in­vesti de la saga, ne fera jamais vrai­ment trem­bler.

Notes

Notes
↑1 C’est là peut-être qu’on dis­cerne le plus dis­tincte­ment le tour­nage chao­tique du film, boulever­sé par la pandémie, qui a inspiré The Bub­ble de Judd Apa­tow.