À quoi sert un film d’ouverture ? Ce que l’on fête à Cannes (car un fes­ti­val est avant tout cela : une fête), c’est le ciné­ma lui-même, et plus encore une cer­taine idée égal­i­taire que l’on s’en fait. L’ouverture est l’incarnation de ce principe : oscil­lant d’une année à l’autre entre le grand spec­ta­cle et un ciné­ma d’auteur glam­ourisé (exem­plaire­ment, Adam Dri­ver et Mar­i­on Cotil­lard chez Carax l’été dernier), elle a pour voca­tion de trac­er une ligne uni­fi­ca­trice entre le pub­lic et les hap­py few arpen­tant le tapis rouge, mais aus­si de lancer comme il se doit les fes­tiv­ités. D’où que les films d’ouverture con­stituent par­fois des mis­es en abyme ludiques du ciné­ma (Coupez ! s’inscrit dans cette tra­di­tion), ou met­tent en scène de gigan­tesques fêtes (récem­ment : Café Soci­ety ou encore Gats­by le Mag­nifique). Une étrange impres­sion m’est pour­tant venue en par­courant la liste des titres choi­sis ces dix dernières édi­tions pour rem­plir cet office : loin de la promesse vital­iste d’une célébra­tion, les films d’ouverture parta­gent presque tous un hori­zon com­mun mor­tifère. Coupez ! met par­ti­c­ulière­ment la chose en lumière, en cela que c’est la deux­ième fois en trois fes­ti­vals qu’un film de zom­bie ouvre le bal (après The Dead Don’t Die en 2019). Entre les deux, le dernier Carax, sor­ti l’été dernier, a fait l’objet d’un drôle de malen­ten­du : à la faveur d’un sto­ry­telling entretenu par la sit­u­a­tion san­i­taire et la réou­ver­ture tant atten­due des salles, Annette est devenu, plus ou moins mal­gré lui, le sym­bole du « retour du ciné­ma », for­cé­ment flam­boy­ant, for­cé­ment eupho­risant. Sacré con­tre­sens, quoi qu’on pense du film, tant ce dernier organ­ise un bal­let de spec­tres et de fig­ures malades per­dus dans un labyrinthe de tour­ments. So may we die ?

Et des spec­tres, il y en a beau­coup dans les derniers films d’ouverture. Les Fan­tômes d’Ismaël d’Arnaud Desplechin, par exem­ple, où Mar­i­on Cotil­lard, encore elle, joue une revenante. Idem pour Grace de Mona­co, autre film sur un fan­tôme et sur le ciné­ma, comme si, der­rière la promesse d’une joie partagée, le fond mor­tu­aire du sep­tième art remon­tait irrémé­di­a­ble­ment à la sur­face. Et puis, il y a des films han­tés par un passé étouf­fant : Every­body Knows, qui s’ouvre, tiens, lui aus­si, sur une fête, ou encore Gast­by le Magnifique. Sous les ors de la par­ty, la mélan­col­ie et la mort rôdent. On pour­rait s’en éton­ner, mais ce tableau involon­taire[1] que dresse le fes­ti­val a quelque chose de savoureux : le film d’ouverture, rarement le plus mar­quant d’une édi­tion, se fait le théâtre d’un dérè­gle­ment des bonnes inten­tions qui le prési­dent. Sur la Croisette, c’est alors aus­si, le temps d’un soir, la Tou­s­saint en mai.

Notes

Notes
↑1 À quelques excep­tions près : si Mid­night in Paris (2011) et Moon­rise King­dom (2012) s’ancrent eux aus­si dans le passé, ils sont tout de même autrement plus joyeux que les autres films préal­able­ment cités.