Des grandes pupilles noires qui scru­tent le monde sans ent­hou­si­asme, de som­bres cernes comme des cica­tri­ces sur un vis­age lai­teux : bien après le vision­nage d’Au cré­pus­cule, le regard d’Unte (Mar­ius Povi­las Eli­jas Mar­ti­nenko) nous reste en tête. C’est qu’il porte dans ses traits la ter­ri­ble afflic­tion gan­gré­nant le monde qui l’entoure : cette juvénil­ité altérée s’accorde avec la sécher­esse des sols glacés et infé­conds de cette cam­pagne litu­ani­enne que filme Sharunas Bar­tas. Orphe­lin élevé par un petit pro­prié­taire ter­rien, sa femme et sa ser­vante, Unte se rap­proche des résis­tants qui peu­plent les forêts aux alen­tours alors que l’armée sovié­tique sème la ter­reur dans la région. Nous sommes en 1948, et après les affres de la guerre mon­di­ale, les habi­tants sont écrasés sous le poids du nou­veau pou­voir com­mu­niste. Dans l’une des meilleures scènes du film, les sol­dats procè­dent à la quête d’un impôt que per­son­ne ne peut pay­er. Après le défilé mis­érable d’une poignée d’individus plus pau­vres les uns que les autres, les autorités sont bien oblig­ées d’admettre leur impuis­sance : sur une terre aus­si stérile, même les pires charog­nards ne trou­vent rien à bec­queter. Tou­jours en retrait des événe­ments dra­ma­tiques qui se jouent, le jeune adulte impulse le mou­ve­ment du film par ses déplace­ments, ses obser­va­tions et ses inter­ro­ga­tions, opérant comme un révéla­teur des drames et des pas­sions froides qui ani­ment souter­raine­ment l’univers qu’il explore. Sa tra­jec­toire n’est pas sans rap­pel­er celle du jeune Fio­ra dans Requiem pour un mas­sacre dont le vis­age vieil­lis­sait de manière accélérée à mesure qu’il se con­frontait aux hor­reurs de la guerre. Mais à la flam­boy­ance que déploy­ait Elen Klimov, Sharunas Bar­tas préfère une sorte de tor­peur : moins obsédé par le spec­ta­cle de la vio­lence et sa cap­ta­tion par le regard d’un enfant, le cinéaste litu­anien trou­ve surtout en l’impassible Unte un déchi­rant vis­age de l’infertilité.

Visages, village

Le film est en effet tra­ver­sé par l’idée d’une sen­su­al­ité empêchée que le cinéaste trans­met essen­tielle­ment à tra­vers ses por­traits soigneuse­ment éclairés en clair-obscur par le directeur de la pho­togra­phie Eitvy­das Doskus. Il en va ain­si du vis­age du père adop­tif, con­stam­ment gon­flé par les excès et la tristesse, mais aus­si des deux mal­heureuses avec lesquelles il forme un tri­an­gle amoureux : sa femme, aris­to­crate déchue aux traits tirés qui habite une cham­bre de la mai­son comme un fan­tôme, et la ser­vante sans beauté, amante qui ne sus­cite qu’un émoi inter­mit­tent et hon­teux chez le patri­arche. À l’opposé, le rap­proche­ment de deux jeunes résis­tants, dont la splen­deur des traits pour­rait évo­quer une image d’Épinal de la beauté Slave, une brune mys­térieuse et un guer­ri­er nordique, ne débouchera évide­ment sur aucun éro­tisme.

La mise en scène de Bar­tas main­tient le cap d’une cer­taine économie, s’appuyant seule­ment sur des pos­es, des regards soutenus et de froids dia­logues. Lorsqu’Unte se rend dans une mai­son voi­sine où un homme s’est fait assas­sin­er par les maquis­ards, un échange presque silen­cieux entre le garçon et sa veuve, une femme d’une cer­taine beauté dont le vis­age est strié de grif­fures d’ongles, nous fait seul com­pren­dre la vio­lence qui s’est abattue sur ce foy­er et l’a privé de tout lende­main. À l’instar de son jeune héros tou­jours en retrait ou en décalage avec l’action (il arrive trop tard), Bar­tas ne place jamais ses pro­tag­o­nistes en mesure d’accomplir quoi que ce soit. Tout sem­ble déjà joué avant même le début de l’histoire : le foy­er d’Unte est vicié par des drames passés, la bande de résis­tants qu’il rejoint porte en elle les raisons de sa chute — la trahi­son interne —, et tapie dans l’ombre, celle-ci ne sem­ble que dans l’attente de la mort à venir. Aus­si le film s’apparente-t-il moins à une élégie de la résis­tance qu’au chant du cygne (le vol de grands oiseaux blancs con­stitue d’ailleurs la ligne de fuite du mon­tage) d’un ter­ri­toire à l’agonie, par­cou­ru de fig­ures qui sont comme les ves­tiges d’une civil­i­sa­tion per­due. Si la con­stante austérité de la mise en scène peut désarçon­ner, tout comme la noirceur du pro­pos qui se pro­longe jusqu’à un dénoue­ment sans éclair­cie, cette façon d’inscrire aus­si net­te­ment les mal­heurs du pays dans le faciès de ses habi­tants offre au film toute sa tenue. On n’oublie pas facile­ment les vis­ages d’Au cré­pus­cule.