Après Faire la parole, tourné en terre basque et à mi-chemin entre doc­u­men­taire et fic­tion, le nou­veau film d’Eugène Green s’ouvre, dès son générique, sur un mode apparem­ment doc­u­men­taire, vues de Saint-Jean-de-Luz et pan­neaux de sig­nal­i­sa­tion à la fron­tière espag­nole à l’appui : nous nous situons tou­jours bien dans le Pays basque, mais Green nous invite cette fois-ci à un voy­age de deux heures dans une terre de fic­tion. Placé sous les aus­pices d’une cita­tion de Pes­soa faisant la part belle au mythe (« le mythe est le rien qui est tout »), Atarra­bi et Mike­lats narre l’histoire de deux frères, respec­tive­ment l’aîné et le cadet, nés, sans être jumeaux, à quelques heures d’intervalle de la déesse Mari (grande fig­ure basque incar­nant l’ensemble de la nature) et d’un père mor­tel élu par celle-ci. Inspiré par le Dic­tio­n­naire de mytholo­gie basque de José Miguel de Baran­di­aran (prêtre et anthro­po­logue du Pays basque sud auquel Eugène Green fai­sait déjà référence dans son roman Les Voix de la nuit)[1], le réal­isa­teur pour­suit, avec ce nou­veau film tourné en langue basque, sans doute moins “un ciné­ma région­al­iste” qu’une veine mythique à la fois légère (le « rien ») et sérieuse (le « tout »), tel un con­te philosophique du XVI­Ie siè­cle, pro­fondé­ment spir­ituelle et sen­si­ble, qui demeure tou­jours adossée à la « parole » et à son mys­tère ; ou plutôt ce ciné­ma région­al­iste per­met d’in­car­n­er directe­ment ceux-ci, comme si le ciné­ma d’Eugène Green y avait trou­vé son cœur pro­fond. Le corps du film, mythique, y dia­logue aus­si, comme en retour, avec la réal­ité du pro­logue prenant la forme d’une résis­tance, d’un change­ment de regard auquel Atarra­bi et Mike­lats, de l’ancien au con­tem­po­rain, nous con­vie : « tout est mys­tère ».

Un monde à l’envers ou la structure de l’opposition

Langue et matière du con­te s’épousent : la langue basque, comme a pu le con­fi­er Eugène Green, struc­ture la pen­sée à l’envers ; ain­si, on com­mence par l’aboutissement et l’on remonte vers la cause[2]. Atarra­bi et Mike­lats fonc­tionne aus­si sur une modal­ité d’inversion comme oppo­si­tion. Green ciné­matogra­phie ici un dip­tyque autour du Bien et du Mal, à tra­vers le por­trait de deux frères de leur nais­sance à leur enfance et leur appren­tis­sage, révélant au fur et à mesure la diver­gence de leurs points de vue, jusqu’à leur sépa­ra­tion. Si leur mère, Mari, ignore la dis­tinc­tion du Bien et du Mal (comme l’apprend à ses enfants leur pré­cep­teur, le Seigneur Dia­ble), c’est qu’elle est à la fois lumière et ténèbres, tan­dis que ses fils vont dis­tribuer la répar­ti­tion entre le Bien et le Mal. En dépit de son apparence païenne, quoique le mythe basque ait été de fait chris­tian­isé, il revêt ici des atours sacrés assez trans­par­ents (Mari comme avatar par­tiel de Marie, Atarra­bi du Christ-Dieu, et Mike­lats du Dia­ble). La mise en scène orchestre quant à elle une oppo­si­tion sem­blable au tra­vers de scènes con­stru­ites à par­tir d’un dip­tyque inver­sé (par exem­ple celles des eucharisties ou des dans­es), de l’emploi des couleurs (rouge « dia­ble » / couleurs claires et naturelles) à la fig­ure du champ-con­trechamp, en pas­sant par la dialec­tique de l’ombre et de la lumière.

Le monde vivant comme relation

Ce mythe doté d’une telle portée méta­physique en forme de parabole évoque le con­te philosophique, présen­tant tant un rap­port au monde physique que l’horizon d’une satire sociale : à tra­vers la fig­ure atten­tive et dis­crète d’Atarrabi s’adres­sant aux ani­maux et aux objets (fausse­ment) inan­imés qui lui répon­dent, est don­née à saisir l’importance de la parole chez Eugène Green et son corol­laire, l’écoute : « L’homme seul pos­sède la parole, mais toi tu nous entends » dit le hibou à Atarra­bi. C’est donc ce mod­èle de rela­tion et de partage sen­si­ble, pro­pre au monde vivant, qu’offre le réal­isa­teur face à l’opposition des frères. Sou­venons-nous que Le Monde vivant était le titre de l’un des films d’Eugène Green en 2003, déjà asso­cié au Pays basque. Atarra­bi et Mike­lats en pour­suit la saisie et la déf­i­ni­tion : « tu fais par­tie du monde vivant », dit ain­si Atarra­bi au rocher.

Face à la part cocasse de ce con­te philosophique, se développe aus­si un ver­sant plus cor­rosif du côté de la cri­tique sociale (déjà patent dans Le Fils de Joseph), par exem­ple lors de l’épisode des nymphes au bain que ren­con­tre Atarra­bi et trans­for­mées en nains, pré­texte à un pro­pos sur l’illustration de la théorie du genre… Le Dia­ble est ain­si expressé­ment présen­té du côté des mod­ernes et de la « bran­chi­tude » (sic) – il écoute du rap avec un casque, fait le DJ, a un écran de sur­veil­lance, etc. –, quand Atarra­bi, affectueux et com­préhen­sif avec un sim­ple âne, est plutôt présen­té par­mi les clas­siques ou dans un entre-deux, ce que retran­scrit son échange avec les­dits nains : « Et vous jeune homme, allez-vous en avant ou en arrière ? — Peut-être ni l’un ni l’autre. — Si vous êtes mod­erne, vous allez en avant. — Je ne sais pas si je suis mod­erne. Je voudrais servir. » Atarra­bi et Mike­lats présente ain­si sous les atours d’un mythe en forme de dip­tyque une réflex­ion sur les créa­tures que nous sommes, qui exis­tent dans la nature et avec laque­lle il s’agit d’éprouver, de restau­r­er, une rela­tion sim­ple, directe et sen­si­ble : pour le réal­isa­teur, c’est bien la langue basque qui con­tient directe­ment ce sen­ti­ment et l’exprime. Au-delà mais bien à tra­vers elle, il s’agit pour lui de remon­ter vers l’o­rig­ine, le mys­tère.

Cinéma de la parole et du mystère

« Ta parole est un tré­sor mais tu l’as gaspillé » entend-t-on dans Atarra­bi et Mike­lats. Eugène Green pour­suit un ciné­ma de la parole, c’est-à-dire du Verbe et de l’Incarnation, dont la basquité est le creuset, menant dans un ciné­ma spir­ituel vers la cause pre­mière, l’Un. Comme dans la langue basque, et comme dans le ciné­ma de Bres­son, la cause doit être exprimée ou mon­trée après l’effet, pour préserv­er le mys­tère. Atarra­bi et Mike­lats nous mène vers celui-ci dans des scènes qui sem­blent puis­er leur inspi­ra­tion du côté du Jour­nal d’un curé de cam­pagne de Bres­son, ou dans un rap­port plus para­dox­al à Ordet de Drey­er. Ce ne sont pas de vieilles tech­niques osten­ta­toires comme la pyrotech­nie qui peu­vent le sig­ni­fi­er, sinon des formes dis­crètes (comme le cadrage d’une main qui reprend vie), à la manière du souf­fle, qu’il soit per­cep­ti­ble dans la dic­tion des per­son­nages, les chants, ou dans les lents, par­fois imper­cep­ti­bles, mou­ve­ments de caméra qui font respir­er le plan. C’est encore mys­térieuse­ment que les sen­ti­ments se révè­lent dans le cœur des per­son­nages par la présence et l’échange, dans des scènes de chant et de danse. Enfin, c’est en ten­ant parole que le mys­tère peut aus­si advenir.

Présen­tant plus par­ti­c­ulière­ment le drame pro­fond d’Atarrabi qui a été privé de son ombre, et par­tant, ne peut non plus accéder à la lumière, Atarra­bi et Mike­lats rend toute­fois une impos­si­bil­ité pos­si­ble. Si on pour­ra recon­naître sans grande peine en Atarra­bi, inter­prété par le mag­né­tique, doux et inno­cent Saia Hiri­art, un dou­ble du réal­isa­teur lui-même (la ressem­blance est frap­pante), le ciné­ma sin­guli­er et pré­cieux d’Eugène Green explore de manière ô com­bi­en baroque, matérielle (celle de la pel­licule, mal­gré ici quelques emplois numériques, notam­ment pour effac­er l’ombre d’Atarrabi), intel­lectuelle et spir­ituelle, par l’envers, une antin­o­mie, un oxy­more, un para­doxe, pour mieux don­ner corps, vie et sens à ce monde vivant et à son plein mys­tère, pour saisir sa grâce essen­tielle­ment[3].

Notes

Notes
↑1 Le réal­isa­teur avait par ailleurs racon­té ce mythe à ses comé­di­ens au cours du tour­nage de Faire la parole, et cer­tains sont présents dans Atarra­bi et Mike­lats.
↑2 Voir: https://legrandcontinent.eu/fr/2021/04/25/par-dela-loxymore-baroque-une-conversation-avec-eugene-green/.
↑3 Eugène Green a con­fié dans un entre­tien avec Louis Séguin (le 15 juin 2020 à Paris) avoir eu pour fil con­duc­teur la ques­tion de la grâce, et notam­ment à pro­pos de la querelle entre jésuites et jan­sénistes (qu’il appelle plutôt port-roy­al­istes) au XVI­Ie siè­cle, très liée au Pays basque qui plus est. Ignace de Loy­ola était un noble basque, et Jansen était très influ­encé par l’abbé de Saint-Cyran (Jean Duvergi­er de Hau­ranne) qui était de Bay­onne. Pour résumer : selon les jésuites, chaque homme reçoit à sa nais­sance ce qu’ils appel­lent « la grâce suff­isante », et la rai­son per­met de choisir entre le bien et le mal. Pour les port-roy­al­istes, on ne peut pas être sauvé sans la grâce, et la grâce est un mys­tère, qui dépend de Dieu seul. Aus­si, faut-il chercher à faire le bien sans être sûr de pou­voir le faire, ni d’être sauvé. Et donc, les deux frères représen­tent ici ces deux con­cep­tions de la grâce : Mike­lats pense être libre en choi­sis­sant l’immortalité, et Atarra­bi pense être pris­on­nier puisque le Dia­ble retient son ombre. Mais comme le dit Udana qui a aimé Atarra­bi, la lumière est en lui, et il n’a pas besoin d’en avoir une preuve par son ombre.