Rem­i­nis­cence appar­tient à une espèce de films en voie de dis­pari­tion : le block­buster high con­cept, dont Christo­pher Nolan est aujourd’hui le héraut le plus évi­dent, mais aus­si peut-être le seul, à l’heure où règ­nent en maître les fran­chis­es hol­ly­woo­d­i­ennes. Au-delà d’avoir col­laboré avec son frère, Jonathan Nolan (ici copro­duc­teur et par le passé coscé­nar­iste de la série West­world), on sus­pecte Lisa Joy d’avoir emprun­té à Incep­tion, notam­ment pour l’épilogue de son pre­mier film, la vision d’une ville envahie par les eaux comme écrin d’une romance spec­trale. Cette ville, c’est Mia­mi, vic­time de la fonte des glaces dans un futur dystopique où la nou­velle reine des drogues est le passé : Nick (Hugh Jack­man), ex-mil­i­taire, tient un petit com­merce de sou­venirs, dont les clients, plongés dans un cais­son aque­ux, renouent men­tale­ment avec la matière sen­si­ble de leurs sou­venirs, tan­dis que ces derniers sont recréés en trois dimen­sions par un appareil de pro­jec­tion. Dis­posi­tif sur le papi­er pas­sion­nant, qui évoque, dans un pre­mier temps, autant les sou­venirs vidéo de Minor­i­ty Report que les présages du futur du beau Déjà vu de Tony Scott. Mais rapi­de­ment on devine que Lisa Joy ne fera pas grand-chose de ces images-là : non seule­ment le car­ac­tère heurté et frag­men­taire des visions des films de Spiel­berg et de Scott laisse place à un spec­ta­cle plus lisse (seul un léger halo atteste encore du sim­u­lacre de la recréa­tion numérique), mais de sur­croît les recon­sti­tu­tions sont envis­agées dans le mon­tage comme de sim­ples passerelles vers des flash­backs plate­ment filmés (par exem­ple, un sou­venir heureux est représen­té par un déluge de lumière et une image abon­dant de flares). Dom­mage aus­si que Joy ne pro­pose guère une mise en scène cohérente de ces sou­venirs : les fil­mant tan­tôt du point de vue du rêveur, tan­tôt d’un point de vue omni­scient, décor­rélé d’un regard pré­cis, elle passe à côté du poten­tiel de son instal­la­tion.

Car l’entreprise post­mod­erne du film le mène ailleurs, vers un réc­it clas­sique inspiré par le film noir, où un détec­tive mène l’enquête en voix-off pour retrou­ver une femme fatale que l’on sus­pecte d’être dou­ble. Trame con­v­enue, un peu déce­vante, où Joy s’échine à réchauf­fer de vieilles soupes (exem­plaire­ment, la cité cor­rompue jusqu’à l’os par des élites véreuses). Jusqu’à ce que, eurê­ka, le vrai vis­age du film se révèle enfin, dans un dénoue­ment où sont con­vo­qués tout à la fois, encore eux, les spec­tres de Nolan (Memen­to, Le Pres­tige ou encore Tenet, qui tri­pa­touil­lent par le mon­tage la matière du passé), mais aus­si – et surtout – ceux d’Hitchcock. Cela ne sauvera pas le film boi­teux de Joy, mais recon­nais­sons que ce dernier émeut un peu lorsque soudain tout s’éclaire : der­rière les cir­con­vo­lu­tions de son réc­it, Rem­i­nis­cence n’aspirait à rien d’autre qu’à être, juste­ment, une réminis­cence de Ver­ti­go.