Loin­taine­ment inspiré par l’in­tru­sion de Gilets jaunes à la Pitié-Salpêtrière (qual­i­fiée à tort “d’at­taque” par Christophe Cas­tan­er, alors Min­istre de l’In­térieur), La Frac­ture se présente tout à la fois comme la pre­mière fic­tion revenant sur le mou­ve­ment protes­tataire qui a embrasé l’Hexagone pen­dant plusieurs mois, une plongée dans le milieu hos­pi­tal­ier (dont les dif­fi­cultés ont été par­ti­c­ulière­ment mis­es en lumière par l’épidémie de Covid-19), et une radi­ogra­phie de la société française à moins d’un an de ce grand raout qu’est l’élec­tion prési­den­tielle. La struc­ture du réc­it, qui s’appuie sur une unité de temps (une nuit), de lieu (un ser­vice d’urgences), et une poignée de per­son­nages plus ou moins représen­tat­ifs de l’ensemble des couch­es de la pop­u­la­tion, ambi­tionne d’aborder une somme de sujets de société con­tem­po­rains assez divers (pêle-mêle : la mon­tée de l’extrême-droite, l’explosion des vio­lences poli­cières, la crise que tra­verse le ser­vice pub­lic et plus par­ti­c­ulière­ment le secteur de la san­té, les débats autour de la PMA et de la GPA, etc.). Mais cette exhaus­tiv­ité ne se recoupe pas for­cé­ment avec une égal­ité des fig­ures et des places qu’elles occu­pent dans la fic­tion, quand même bien Corsi­ni veille bien, dans son mon­tage, à altern­er les points de vue et à don­ner la parole aux vic­times les plus dure­ment touchées par la crise.

Le point faible du film, au-delà de la manière par­fois très sché­ma­tique avec laque­lle il ambi­tionne d’opérer une réc­on­cil­i­a­tion du corps social (cf. ces scènes où les per­son­nages de Pio Mar­maï et de Vale­ria Bruni-Tedeschi, respec­tive­ment touchés à la jambe et au bras, s’entraident et dépassent par là leur hand­i­cap respec­tif), tient à l’espace que pren­nent Raf (Bruni-Tedeschi) et Julie (Mari­na Foïs), cam­pant un cou­ple où cha­cune joue une par­ti­tion ultra atten­due (l’une est frag­ile et exubérante, tan­dis que l’autre, plus respon­s­able, fait peu ou prou tout le temps la gueule). Si, ici et là, la cinéaste pointe l’inconscient bour­geois qui les habite, la manière dont les deux femmes quit­tent le film, dans une fuite euphorique où elles empor­tent avec elles un bout de l’hôpital pub­lic (la chaise où est assise Raf), dit bien au fond la manière dont le scé­nario et le morceau de réel qu’il met en réc­it peu­vent être par­fois décon­nec­tés : de cette nuit et des ren­con­tres que Raf et Julie ont faites, elles n’auront finale­ment tiré aucun réel enseigne­ment. Ce lap­sus final est d’autant plus éton­nant que Corsi­ni, avec un soin par­fois sco­laire, s’ef­force de nuancer son pro­pos par l’entremise de petites vignettes (exem­ple : elle glisse une scène avec un « bon » flic, pour ne pas tomber dans une charge trop uni­voque con­tre les forces de l’ordre). Dans ce feuil­leté qui ne cesse de pass­er d’un pôle à son con­traire (le pro­lo et la bour­geoise, un nou­veau-né et une femme âgée) émerge toute­fois une scène réelle­ment émou­vante, lorsqu’une man­i­fes­tante, qui n’a jusqu’alors cessé de min­imiser sa douleur, évoque et revit le sou­venir trau­ma­tique de l’abus qu’elle a subi. C’est seule­ment ici, et non dans le mélange entre chronique sociale et comédie, que le film réus­sit enfin à attein­dre sa cible.