Voilà un demi-siè­cle que la mafia a le blues, voilà un demi-siè­cle qu’elle con­tem­ple, dans des films dédiés à ses fig­ures, ses rit­uels, son monde, les dernières lueurs de son pro­pre cré­pus­cule, empha­tique­ment incar­né par Mar­lon Bran­do dans le pre­mier Par­rain, en 1972. De décen­nie en décen­nie, cette emphase n’a cessé de grossir – au point que le film de mafia n’a fait que suiv­re une courbe décli­nante et mélan­col­ique, qui va de The King of New York (1990) à La Nuit nous appar­tient (2007). Sons of Philadel­phia, deux­ième film de Jérémie Guez, s’inscrit dans cette his­toire et c’est peu dire qu’il joue dans la cour des grands. Con­scient de ce legs, Guez – qui a une longue expéri­ence de scé­nar­iste – a eu la bonne idée d’adapter le roman de Peter Dex­ter (Broth­er­ly Love, 1991) en le décon­tex­tu­al­isant. Alors que cette his­toire de fratrie irlandaise est cen­sée se situer dans les années 1970, le film la trans­pose dans notre époque, voulant par là éviter la pose passéiste et le fétichisme vin­tage.

Entreprise d’embaumement

Suf­fit-il cepen­dant d’effacer une époque, un con­texte socio-his­torique pour être de fac­to dans le présent ? On a au con­traire l’impression que Sons of Philadel­phia ne regarde jamais son époque : à l’exception de Don­ald Trump (dont le vis­age appa­raît furtive­ment sur un écran de télévi­sion), aucun signe n’indique que l’histoire de Peter et Michael Flood, deux frères tour­men­tés par une lourde his­toire de famille, se situe aujourd’hui. On peut voir dans ce déni du présent un des intérêts du film : Sons of Philadel­phia serait le dernier avatar du mafia movie dans son stade dépres­sif ultime – soit un film inca­pable de racon­ter con­crète­ment la mafia, de l’inscrire dans un ter­ri­toire (de quel quarti­er de Philadel­phie nous par­le-t-on ?), un marché (de quel traf­ic vivent exacte­ment les frères Flood ?), une con­cur­rence (qui sont les « Ital­iens » tant haïs ?).

Ne restent alors dans le champ que les deux acteurs prin­ci­paux : Matthias Schoe­naerts et Joel Kin­na­man qui incar­nent les frères Flood, seuls fig­ures vivantes d’un film glob­ale­ment éteint. Dans la scène d’ouverture, le sec­ond racon­te au pre­mier sa con­sul­ta­tion chez un proc­to­logue avec tout ce qu’on attend d’une con­fi­dence entre deux mafieux : séquence de réc­it sur­jouée, entre­coupée de « fuck » et de gri­maces. La ville, abstraite, reste dans le loin­tain, on entend seule­ment sa rumeur. Voilà le pro­gramme du film : pein­dre, pen­dant 1h30, le caboti­nage éter­nel des mafieux. Pro­gramme sur lequel Jérémie Guez a le lourd incon­vénient de pass­er après Cop­po­la, Scors­ese, Fer­rara et Gray. Pro­gramme ain­si voué par avance à la reprise, à l’imitation, voire à la par­o­die. Il n’est ain­si pas un geste d’acteur (exem­ple : Joel Kin­na­man avalant un verre whisky), que l’on ait vu cent fois ailleurs, incar­né par des mon­stres tels que Bran­do, Pesci ou De Niro. Ce déjà vu hante chaque sec­onde de Sons of Philadel­phia à la manière d’un réper­toire de pos­es – si bien que les frères Flood parais­sent encore plus mélan­col­iques que les gra­bataires de The Irish­man. Avec ce film à la tonal­ité exagéré­ment funèbre, faux tes­ta­ment de Scors­ese, le maître du genre a mon­tré que l’horizon actuel du film de mafia ne pou­vait être que celui de la mai­son de retraite. Le ciné­ma qui lui est dédié ne peut dès lors que méditer sur ses ruines, en lif­tant numérique­ment les vis­ages des légen­des d’autrefois. Voilà pourquoi on préfér­era tou­jours l’étrange forme de vie dans la mort pro­duite par le de-aging scors­esien à une énième céré­monie d’ob­sèques, à laque­lle se voue inté­grale­ment Sons of Philadel­phia.