Un inspecteur de police au passé trou­ble et au car­ac­tère insta­ble (Michael Dou­glas) enquête sur le meurtre sanglant d’un notable de San Fran­cis­co, sur­venu au cours d’un jeu éro­tique sado­masochiste. Il tombe amoureux de la maîtresse de la vic­time et prin­ci­pale sus­pecte du crime, une écrivaine lib­er­tine et charis­ma­tique (Sharon Stone) qui l’entraîne dans un univers de pas­sion anx­ieuse et de plaisirs incon­trôlés. Der­rière l’aura de scan­dale qui a longtemps entouré l’un des longs métrages les plus sex­uelle­ment auda­cieux qu’ait jamais pro­duits Hol­ly­wood, Basic Instinct s’impose comme une bril­lante relec­ture maniériste des arché­types du film crim­inel, et livre une vision som­bre et ambiguë des rap­ports entre les sex­es, peu courante dans le con­texte de la cul­ture de masse auquel il par­ticipe.

Scènes d’amour / scènes de meurtre

Som­met au box-office de la car­rière améri­caine du cinéaste Paul Ver­ho­even, Basic Instinct est à l’origine pro­duit et pro­mu comme l’un de ces nom­breux thrillers éro­tiques lux­ueux qui défer­lent sur les écrans à l’orée des années 1990 (Sliv­er de Philip Noyce, Obses­sion fatale de Jonathan Kaplan, Sang chaud pour meurtre de sang froid de Phil Joanou, Body d’Uli Edel, etc.). Du script à tiroirs fondé sur une psy­ch­analyse de bazar (signé par le scé­nar­iste-star de l’époque Joe Eszter­has et payé 3 mil­lions de dol­lars, un record) jusqu’à l’imagerie porno-chic véhic­u­lant une vision à la fois glam­our et panique de la sex­u­al­ité, les prin­ci­paux ingré­di­ents de ce cycle de films sem­blent au ren­dez-vous. L’originalité de Basic Instinct réside juste­ment dans le fait d’assumer pleine­ment cet univers nor­mé, et d’en faire le sup­port d’une explo­ration appro­fondie – via les con­ven­tions du genre – d’enjeux exis­ten­tiels liés à l’amour et à la sex­u­al­ité. Comme dans le Body Dou­ble de Bri­an De Pal­ma (1984), cette opéra­tion de dépasse­ment du matéri­au de départ passe essen­tielle­ment par la mise en scène, pré­cise et vir­tu­ose, sous forte influ­ence hitch­cock­i­enne.

Fidèle à l’adage du « maître de sus­pense » selon lequel il faudrait « filmer les scènes de meurtre comme des scènes d’amour, et les scènes d’amour comme des scènes de meurtre », Ver­ho­even organ­ise son film autour de plusieurs scènes sex­uelles – par­mi les plus franch­es et les plus détail­lées jamais tournées à Hol­ly­wood – dans lesquelles la mort est inscrite comme pro­gramme (la scène inau­gu­rale de l’assassinat du notable) ou comme hori­zon (les rap­ports char­nels entre l’enquêteur et la sus­pecte, struc­turés par un rit­uel sado­masochiste sem­blable à celui de cette pre­mière scène). Menaçant à tout moment de s’achever dans un bain de sang, ces ébats pren­nent les atours d’une véri­ta­ble lutte, dans laque­lle la mécon­nais­sance pro­fonde qu’il a de sa parte­naire (est-elle ou non une meur­trière ?) peut avoir des con­séquences dra­ma­tiques pour l’enquêteur. Mais c’est bien là, juste­ment, la source du plaisir de ce per­son­nage, et la dimen­sion adulte et sub­ver­sive du dis­cours sex­uel de Basic Instinct.

Non que l’alliance de l’érotisme et de la mort soit chose entière­ment nou­velle, mais il est peu courant que le plaisir voyeuriste auquel un film « du same­di soir » con­vie ses spec­ta­teurs soit accom­pa­g­né d’une ten­sion nar­ra­tive aus­si explicite. La mise en scène y par­ticipe en con­vo­quant par un sys­tème d’échos formels (posi­tions et mou­ve­ments des corps, découpage, musique) les sou­venirs de la scène du meurtre qui ouvrait le film, et en jouant sur l’ambiguïté entre les gestes de l’amour et ceux du com­bat. Aus­si les séquences sex­uelles de Basic Instinct ne con­stituent-elles pas un sim­ple orne­ment sul­fureux d’une intrigue qui prendrait sa source et sa dynamique ailleurs, mais sont au con­traire le cœur vibrant d’un drame qui troque le sus­pense d’action du film crim­inel clas­sique pour le sus­pense affec­tif d’une romance s’apparentant à un véri­ta­ble rap­port de force.

« Love Hurts ! »

Le film de Ver­ho­even peut être ain­si décrit comme une forme ultra-sex­uée de mélo­drame insérée à l’intérieur d’une trame poli­cière clas­sique ; un mélo­drame dans lequel l’enjeu moral ou exis­ten­tiel serait trans­for­mé en enjeu de vie ou de mort. L’interprétation sym­bol­ique de cette don­née nar­ra­tive débouche sur une vision par­ti­c­ulière­ment intense de la pas­sion et de ses excès. Comme le sug­gère le titre d’un des romans écrits par le per­son­nage de l’écrivaine, « Love Hurts » ; la soma­ti­sa­tion poten­tielle qui résul­terait de l’étreinte amoureuse est alors à con­sid­ér­er comme la pro­jec­tion d’un état psy­chique et affec­tif, celui de l’amant qui « perd » au jeu de la rela­tion.

C’est peu dire que le rap­port entre l’inspecteur Nick Cur­ran et l’écrivaine Cather­ine Tramell est déséquili­bré au prof­it de cette dernière, qui domine son amant sur tous les plans, en ter­mes de posi­tion sociale (elle est riche et sophis­tiquée, il est pau­vre et fruste), d’expérience sex­uelle (ce qu’il appelle « la baise du siè­cle » est requal­i­fié par elle comme un « début encour­ageant »), et surtout en ter­mes de maîtrise des affects : tan­dis qu’il est gou­verné par des pul­sions aux­quelles il sem­ble prêt à tout sac­ri­fi­er, elle, de son côté, porte à leurs étreintes un intérêt avant tout intel­lectuel (il est un sujet d’étude pour son prochain roman), et nav­igue à volon­té entre une froideur d’acier et l’affichage cir­con­stan­cié de cer­taines émo­tions humaines fon­da­men­tales. À tel point que Basic Instinct peut se lire comme un film sur la dégra­da­tion volon­taire d’un homme qui ne cesse, tout au long du film, d’être manip­ulé, sub­jugué, voire humil­ié par une femme qui, sur le plan amoureux et sex­uel, évolue dans des sphères inac­ces­si­bles pour lui.

Dom­iné chro­ma­tique­ment par une lumière bleutée cré­pus­cu­laire vec­trice de rêver­ie et de mélan­col­ie, porté par d’amples mou­ve­ments de Steady­cam qui soulig­nent la cir­cu­la­tion des regards et des affects, Basic Instinct se déroule ain­si, dans une atmo­sphère aque­use et oppres­sante, comme un réc­it de pas­sion incon­trôlée dont la mélan­col­ie mor­bide est encore accen­tuée par la con­vo­ca­tion récur­rente du sou­venir de Ver­ti­go.

Vertigo comme film-matrice

Les motifs de com­para­i­son avec le film d’Hitchcock (1957) ne man­quent pas. Comme le per­son­nage de Scot­tie inter­prété par James Stew­art, le Nick Cur­ran cam­pé par Michael Dou­glas est un per­son­nage d’enquêteur frag­ile et influ­ençable, miné par une faib­lesse ontologique (le ver­tige pour Scot­tie, la tox­i­co­manie pour Cur­ran), rumi­nant un passé pro­fes­sion­nel coupable (ayant con­duit à la mort du polici­er au début de Ver­ti­go, à celle de deux touristes pour le héros de Basic Instinct), accom­pa­g­né par une bande-musique omniprésente branchée sur son sis­mo­graphe émo­tion­nel (très belle com­po­si­tion « her­man­ni­enne » de Jer­ry Gold­smith pour Basic Instinct), et, bien sûr, mys­ti­fié par une femme qu’il prend en fila­ture et dont il tombe amoureux jusqu’à la dépres­sion. La démarche cita­tion­nelle ira même jusqu’à la reprise de l’image iconique du bais­er entre les deux héros avec la vague « émo­tive » se fra­cas­sant sur le rivage en arrière-plan.

Scot­tie et Nick Cur­ran ont égale­ment le point com­mun d’être deux « flics de San Fran­cis­co » (l’acteur Michael Dou­glas fut d’ailleurs révélé par une série télévisée qui por­tait ce titre), et les deux films de con­fi­er à la topogra­phie et à l’atmosphère de cette ville un rôle esthé­tique de pre­mière impor­tance dans leurs com­po­si­tions respec­tives. On retrou­ve dans Basic Instinct le San Fran­cis­co « ville ver­ti­cale », mail­lage ser­ré de rues étroites et d’immeubles, que Mur­ray Pomer­ance décrivait dans son analyse de Ver­ti­go[1]. La ville s’y révèle étouf­fante, amé­nageant visuelle­ment de nom­breux sur-cadrages ou motifs d’enfermement tout au long de l’itinéraire de Cur­ran, ain­si que de mul­ti­ples jeux de lumière trem­blants – résul­tat de l’influence du cli­mat mar­itime de la région – qui reflè­tent son insta­bil­ité affec­tive et l’impression que ce per­son­nage nav­igue, lit­térale­ment, en eaux trou­bles.

Un « mélodrame au masculin » ?

Ce par­cours exis­ten­tiel risqué, Cur­ran l’effectue dans la dés­ap­pro­ba­tion générale de son entourage intime et pro­fes­sion­nel – sa pas­sion pour Cather­ine l’amenant à un cer­tain isole­ment moral et philosophique. Le sujet prin­ci­pal du film est bien le drame psy­cho-sex­uel de ce per­son­nage, cen­tre de tous les rac­cords-regards sig­nifi­ants : comme Ver­ti­go, Basic Instinct est un film mon­té comme un gigan­tesque effet Koule­chov. Quant au « voir » et au « savoir » de Cur­ran sur l’action, ils délim­i­tent aus­si ceux des spec­ta­teurs – à l’exception de la fameuse coda qui clôt le film, où ces derniers reçoivent une infor­ma­tion déci­sive que le héros ne pos­sède pas. À l’inverse, l’accès à la sub­jec­tiv­ité du per­son­nage de Cather­ine Tramell n’est jamais ménagé par la mise en scène, elle demeure un objet des regards et des pen­sées que le film exprime.

La vul­néra­bil­ité et l’obsession autode­struc­trice de son héros tra­cent un par­al­lèle entre Basic Instinct et le Film noir de l’époque clas­sique, celui des décen­nies 1940–1950, sou­vent décrit comme un « mélo­drame au mas­culin », por­teur d’anxiétés divers­es sur le statut vac­il­lant des critères de la viril­ité hiéra­tique[2]. La fil­i­a­tion avec cette tra­di­tion ciné­matographique passe égale­ment par d’autres élé­ments, depuis le car­ac­tère oppres­sant et déter­min­iste du paysage urbain jusqu’à la cita­tion scéno­graphique de la fameuse séquence de ren­con­tre d’Assur­ance sur la mort (1944) de Bil­ly Wilder (au début du film lorsque Roxy, l’amante de Cather­ine, toise les policiers depuis le haut de l’escalier). Mais si Basic Instinct évoque avec autant d’insistance le Film noir, cela est surtout dû, bien sûr, à la reprise mar­quante du motif de la Femme fatale.

Une « Femme fatale » superlative

De la Femme fatale, cette fig­ure à la fois indépen­dante, con­quérante et dan­gereuse, dont l’émancipation et l’affirmation con­duisent au crime et au chaos[3], la Cather­ine Tram­mell de Basic Instinct, inter­prétée par Sharon Stone, sem­ble à pre­mière vue une ver­sion superla­tive : blonde, sex­uelle­ment entre­prenante, insen­si­ble, intime avec le crime, etc. Elle est à la fois sub­ver­sive (à l’époque du film) par sa bisex­u­al­ité revendiquée, dom­i­nante par l’ascendant qu’elle prend sys­té­ma­tique­ment sur les hommes, « inhu­maine » par la maîtrise totale de ses émo­tions et de ses réac­tions phys­i­ologiques (comme le mon­tre une séquence où elle déjoue avec suc­cès l’épreuve du détecteur de men­songe), et dia­bolique par les machi­na­tions com­plex­es qu’elle met en place et par le pou­voir d’omniscience dont elle sem­ble grat­i­fiée. Soumise à cette dynamique exces­sive de représen­ta­tion, Cather­ine Tramell finit en fait par dépass­er son statut de Femme fatale, pour ressem­bler à une véri­ta­ble déesse païenne, créa­ture ésotérique et invin­ci­ble que le film asso­cie dans de nom­breux plans à la puis­sance des élé­ments naturels : l’océan, le feu, le vent, ou encore le soleil qui, lors d’une très belle scène dans la voiture de police, vient com­pos­er un halo autour de son vis­age à l’instant pré­cis où elle apprend à ses inter­locu­teurs que le roman qu’elle écrit s’achève par la mort du per­son­nage du polici­er (ce que l’on a évidem­ment ten­dance à inter­préter, à cet instant, comme une prophétie nar­ra­tive). Si l’association entre la féminité et la nature n’a rien d’inédit, l’intérêt du film de Ver­ho­even est bien ce point de sat­u­ra­tion auquel il con­duit l’archétype de la Femme fatale, jusqu’à en faire un per­son­nage qua­si-mythologique – ce que la postérité du film a d’ailleurs pro­longé, Cather­ine Tramell étant devenu une fig­ure iconique de la cul­ture pop­u­laire (et même un des rares per­son­nages de fic­tion à avoir aujourd’hui droit à… une fiche Wikipé­dia).

Dans le con­texte du début des années 1990, où l’on man­quait sin­gulière­ment à Hol­ly­wood de représen­ta­tions pos­i­tives de la diver­sité des êtres et des désirs, on peut com­pren­dre les cri­tiques en misog­y­nie ou en bipho­bie qui se sont abattues, avant même le tour­nage du film, sur le script d’Eszterhas[4] : pour une fois qu’une femme dom­i­nante et bisex­uelle était l’héroïne d’un film, il fal­lait qu’elle soit, sinon une crim­inelle paten­tée (le scé­nario laisse plan­er l’ambiguïté sur ce point), du moins étroite­ment asso­ciée à l’univers du crime ; il en va d’ailleurs de même pour les trois autres per­son­nages sec­ondaires féminins (l’amante Roxy, la psy­chi­a­tre Eliz­a­beth Gar­ner et la mat­ri­cide Hazel Dobkins) dans un film qui con­stitue la féminité comme une sorte de roy­aume sul­fureux et mys­térieux, dont les hommes sont soit exclus, soit vic­times.

Mais la mise en scène de Ver­ho­even porte au fond l’enjeu à un autre niveau : Cather­ine n’apparaît pas comme un per­son­nage ren­voy­ant pos­si­ble­ment à une réal­ité de chair et de sang dans le corps social, mais comme un arché­type, désigné comme tel par le film, incar­na­tion con­sciente et prob­lé­ma­tisée de l’image uni­verselle de la « femme fasci­nante et menaçante » que l’on retrou­ve dans un grand nom­bre de cul­tures pour servir de catal­y­seur à l’anxiété mas­cu­line. Pour peu que l’on fasse bien la dif­férence entre la cathar­sis fic­tion­nelle et la réal­ité, et que notre sys­tème moral nous autorise une iden­ti­fi­ca­tion pos­i­tive à un per­son­nage qui n’est pas une « gen­tille », on peut même arguer que la Cather­ine Tram­mell de Basic Instinct, portée par la com­po­si­tion d’une Sharon Stone que ce rôle propulsera au statut de star, con­stitue l’une des « super-héroïnes » les plus puis­santes et charis­ma­tiques qu’ait jamais pro­duites le ciné­ma états-unien. C’est en cela que Basic Instinct se révèle un objet de choix pour les études fémin­istes qui dépassent l’étape du rap­port moral­isa­teur et lit­téral à la nar­ra­tion (lorsqu’il s’agit sim­ple­ment de véri­fi­er la con­for­mité d’un scé­nario à des critères de « bonne représen­ta­tion ») et qui pren­nent en compte l’ensemble de la matière expres­sive du film achevé comme site d’expression con­sciente des con­tra­dic­tions du champ cul­turel et du corps social de son temps[5].

Infléchissement de la virilité traditionnelle

Le film se prête d’autant mieux à cette lec­ture con­trastée qu’il ne com­pense jamais l’éclat som­bre et qua­si-sur­na­turel de son héroïne (et de ses acolytes féminines) par une présen­ta­tion de per­son­nages mas­culins dignes, héroïques ou rationnels. Au con­traire, Basic Instinct con­stitue un véri­ta­ble traité en acte sur la faib­lesse, l’incompétence et la veu­lerie mas­cu­line. Cela s’observe dans l’alternance du jeu d’acteur de Michael Dou­glas : il rap­pelle cer­tains de ses rôles de mâles tri­om­phants des années 1980 lors des bravades égo­tistes qu’il déploie avec ses col­lègues policiers, ou lorsqu’il impose bru­tale­ment un rap­port sex­uel à son ex-maîtresse Eliz­a­beth (incar­née par Jeanne Trip­ple­horn), mais arbore ensuite une mine de petit garçon colérique et désem­paré face aux mys­tères et vex­a­tions aux­quelles le soumet une femme, Cather­ine, qu’il traque comme un petit chien et qu’il se retrou­ve plusieurs fois à épi­er piteuse­ment. On peut égale­ment men­tion­ner le lien établi entre le machisme grivois du per­son­nage de Gus (George Dzundza), le coéquip­i­er de Nick, et la mis­ère sex­uelle qui acca­ble ce « cow-boy » de coun­try bar ; ou encore la façon méthodique dont le film s’emploie tout du long, à rebours de la tra­di­tion du film polici­er, à pul­véris­er l’assurance et la suff­i­sance de ses per­son­nages sec­ondaires d’enquêteurs, cen­sées être les incar­na­tions de l’Autorité et de la Loi. Il faut enfin not­er l’insistance avec laque­lle le film présente le « partage du regard » (homme-sujet et femme-objet), non comme un moyen ingénu de con­trôle et de dom­i­na­tion patri­ar­cale par le biais de la con­tem­pla­tion éro­tique[6], mais bien comme un vecteur d’avilissement et d’infantilisation pour ceux-là même qui sont les por­teurs fic­tion­nels de ce « plaisir visuel ».

Nulle séquence n’illustre mieux l’ambiguïté de Basic Instinct sur le statut du corps féminin comme spec­ta­cle, ni la frontal­ité de la « guerre des sex­es » dont le film con­stitue le ter­rain, que la scène culte de l’interrogatoire de Cather­ine Tramell au com­mis­sari­at. L’enjeu est pré­cisé­ment la cir­cu­la­tion du regard et la recom­po­si­tion du rap­port de force qui en découle, et la mise en scène déploie pour en ren­dre compte un impres­sion­nant atti­rail de procédés formels, avec force trav­el­lings, zooms et recadrages sig­nifi­ants. Trô­nant comme une reine dans un écla­tant habit clair (rap­pelant une tenue fameuse de Kim Novak dans Ver­ti­go), en hau­teur sur une estrade débouchant sur un stand de tir (éton­nante scéno­gra­phie qui la place en tant que « cible » autant qu’en sit­u­a­tion « théâ­trale » de représen­ta­tion), la sus­pecte se dif­féren­cie net­te­ment de la demi-douzaine d’enquêteurs présents, hommes grisâtres engoncés der­rière leurs bureaux et leurs dossiers, petite com­mu­nauté de « spec­ta­teurs » bal­ayée par des trav­el­lings latéraux entre­coupés de gros plans indi­vidu­els soulig­nant des réac­tions de fas­ci­na­tion et d’intimidation, tan­dis que les tra­jets de leurs regards sont pris en charge par des trav­el­lings avant qui s’achèvent sys­té­ma­tique­ment par un recadrage en con­tre-plongée sur Cather­ine. Cette dernière, par son mépris des règles imposées (elle fume osten­si­ble­ment mal­gré l’interdiction), et par son aisance sur des ques­tions sex­uelles qui met­tent les policiers mal à l’aise, réduit à néant leur dom­i­na­tion insti­tu­tion­nelle et ren­verse l’échange à son avan­tage, au point de finir, elle qui était venue là pour être inter­rogée, par pos­er elle-même les ques­tions.

Ces ques­tions, elle les adresse notam­ment à Cur­ran, qu’elle des­tine alors à devenir son amant, et qu’elle s’emploie d’abord à rabaiss­er publique­ment, tout en l’isolant déjà de ses col­lègues par ses inter­pel­la­tions per­son­nal­isées. Et lorsqu’elle décroise les jambes, révélant aux policiers sa nudité sous sa robe, c’est comme si l’apparition furtive de son sexe traçait une ligne de démar­ca­tion dans l’espace fic­tion­nel, une ligne pas­sant entre Cur­ran et ses col­lègues, qui n’occuperont plus jamais ensem­ble le même plan après cet événe­ment, les reac­tion shots sur le groupe de policiers étant désor­mais dédou­blés en deux con­trechamps autonomes. En somme, tout se passe comme si la mise en scène, loin de canalis­er ou de « gel­er » la « men­ace » fémi­nine portée par le per­son­nage de Cather­ine, s’employait au con­traire à la désign­er et à l’amplifier. Le « male gaze » dans Basic Instinct n’est plus le symp­tôme réflexe d’un incon­scient patri­ar­cal, il devient le sujet pro­fond du film (comme ce pou­vait être le cas dans Ver­ti­go en son temps selon Lau­ra Mul­vey elle-même). Il s’agit donc d’un film pré­cieux pour penser un cer­tain moment de l’histoire du ciné­ma hol­ly­woo­d­i­en et de la société nord-améri­caine, à laque­lle Paul Ver­ho­even, cinéaste venu d’Europe, tend ici, « de l’intérieur », un reflet par­ti­c­ulière­ment acerbe, en jouant à fond la carte de l’ambiguïté sur le sens à don­ner à la représen­ta­tion, sans jamais délivr­er de pos­ture morale clefs en main (il le fera de façon encore plus poussée dans ses longs métrages suiv­ants, Show­girls et Star­ship Troop­ers, qui seront en cela la source d’encore bien d’autres malen­ten­dus cri­tiques).

Il y a loin, évidem­ment, que ce jeu avec l’archétype cul­turel de la Femme fatale ou que cette prob­lé­ma­ti­sa­tion con­stru­ite par la mise en scène autour du partage du regard, fassent de Basic Instinct un film fémin­iste – à moins peut-être de s’accorder à un cer­tain post-fémin­isme très en vogue à l’époque de sa réal­i­sa­tion, qui con­duirait à une lec­ture com­préhen­sive du cynisme d’exec­u­tive woman de Cather­ine Tramell et de sa propen­sion à recon­ver­tir en armes la charge éro­tique à laque­lle la société réduit le corps des femmes. Mais cela n’empêche pas de remar­quer la cri­tique sub­ver­sive que le film porte en creux lorsqu’il sug­gère, à tort ou à rai­son, qu’en l’état actuel des rap­ports de genre, la con­di­tion pour invers­er à son avan­tage le rap­port de dom­i­na­tion comme le fait Cather­ine serait une réu­nion d’attributs (physiques, matériels, intel­lectuels) pro­pre­ment sur­na­turelle, et donc inac­ces­si­ble à un être réel de chair et de sang. On note enfin que le film ne tem­père jamais vrai­ment les attaques rad­i­cales que le per­son­nage de Cather­ine Tramell adresse con­tre le sys­tème du cou­ple hétéro­sex­uel tra­di­tion­nel et l’idéal de la vie de famille rangée. Au con­traire, loin du hap­py end hol­ly­woo­d­i­en qui, si sou­vent, « punit » ou fait ren­tr­er dans le rang les per­son­nages mar­gin­aux et indépen­dants, Basic Instinct se clôt par une sur­prenante irré­so­lu­tion, qui sem­ble délivr­er un mes­sage implaca­ble : sous tous les lits que parta­gent deux per­son­nes se trou­ve un pic à glace, car sym­bol­ique­ment, il y a tou­jours à la fin quelqu’un qui meurt.

Notes

Notes
↑1 Voir son livre An Eye for Hitch­cock.
↑2 Voir par exem­ple le livre de Frank Krut­nick, In a lone­ly street : Film Noir, Genre, Sex­u­al­i­ty.
↑3 Voir l’ouvrage col­lec­tif Women in Film noir dirigé par E. Ann Kaplan, dont cer­tains textes pro­posent des inter­pré­ta­tions pos­i­tives de ce type de per­son­nage au regard du con­texte de l’époque.
↑4 On peut en con­sul­ter un flo­rilège en français dans l’article de Julianne Pid­duck paru dans le numéro 14 de la revue Ver­ti­go en 1995.
↑5 Le com­men­taire audio don­né par l’intellectuelle fémin­iste con­tro­ver­sée Camille Paglia dans les bonus du DVD édité par Stu­dio Canal en 2004 four­nit un exem­ple par­mi d’autres de ce type d’analyses.
↑6 Comme le décrivait le fameux arti­cle de Lau­ra Mul­vey « Plaisir visuel et ciné­ma nar­ratif » por­tant sur le ciné­ma hol­ly­woo­d­i­en clas­sique.