Mal­gré son ancrage vam­pirique et un imposant cast­ing césarisé, la dernière série signée Net­flix France réus­sit le prodi­ge de man­quer de mor­dant par excès de gour­man­dise. Racon­tant les déboires de Doï­na Rade­s­cu (Oulaya Amam­ra) et de sa famille de vam­pires face aux Nemeth, les chefs de la dan­gereuse Organ­i­sa­tion (une asso­ci­a­tion de buveurs de sang que les Rade­s­cu ont quit­tée 17 ans plus tôt), la série man­i­feste, plutôt qu’un goût pour le sang frais, un pen­chant immod­éré pour les sous-intrigues et les ren­verse­ments de sit­u­a­tion intro­duits au for­ceps. Père mys­térieuse­ment assas­s­iné, recherch­es sci­en­tifiques secrètes, règle­ments de compte ances­traux, his­toires d’amour et trahisons en tout genre : en six épisodes, Vam­pires offre à son spec­ta­teur une avalanche de rebondisse­ments imprévis­i­bles à l’intérieur d’une intrigue invraisem­blable. On pour­rait y voir de la générosité (entachée par un esprit de sérieux qui fait som­br­er chaque sit­u­a­tion aux con­fins du ridicule), mais cette accu­mu­la­tion de péripéties pointe avant tout l’incompétence de scé­nar­istes en quête d’une impos­si­ble quad­ra­ture du cer­cle : faire ren­tr­er en force, dans un for­mat de mini-série, un réc­it ambitieux de soap-opera – genre pré­cisé­ment défi­ni par ses inces­sants ren­verse­ments de rela­tion d’autorité. Cette absence de clair­voy­ance se révèle d’autant plus rageante que la série aban­donne presque immé­di­ate­ment ce qui la rendait sin­gulière, à savoir son implan­ta­tion socio-géo­graphique. Située à Belleville, comme dans le roman inachevé de Thier­ry Jon­quet à l’origine de la série, Vam­pires quitte vite le ter­rain de l’analyse sociale aux prof­its de luttes claniques dans les décors pom­piers de l’Organisation. La rigueur doc­u­men­taire se résume ain­si à quelques rap­pels pointant la pré­car­ité de la famille (Andrea, le cadet des Rade­s­cu, vend des cig­a­rettes à la sauvette), lais­sés de côté lorsque le réc­it s’enfonce dans des lieux a pri­ori plus prop­ices au sur­gisse­ment de l’horreur (apparte­ments hauss­man­niens aux couloirs labyrinthiques, gare de triage et hangars glauques). Tout cela s’opère néan­moins en pure perte, tant Vam­pires s’avère inca­pable de sus­citer le moin­dre effroi. La faute revient en par­tie à une direc­tion artis­tique qui, à grand ren­fort de néons mul­ti­col­ores et de caméras tournoy­antes, préfère l’expérience sen­sorielle et les jump scares à l’installation patiente d’un cli­mat d’angoisse[1].

L’autre rai­son de ce ratage réside dans l’ap­pé­tence que man­i­feste la série pour l’accumulation de sym­bol­es. Nous le rap­pe­lions dans ces colonnes lors du dernier fes­ti­val de Gérard­mer, le ciné­ma de genre, à son meilleur, fonc­tionne tou­jours comme un com­men­taire allé­gorique. Encore faut-il ne pas se suf­fire d’additionner les métaphores comme on col­lec­tionne des trophées. À ce jeu-là Vam­pires excelle, évo­quant pêle-mêle le des­tin des sans-papiers, la con­di­tion des émi­grés tirail­lés entre deux cul­tures, le poids du com­mu­nau­tarisme ou la prop­a­ga­tion de la drogue au nord de Paris. De ces nom­breuses paraboles, la plus intéres­sante reste somme toute la plus atten­due : celle des tour­ments ado­les­cents de Doï­na, chez qui le vam­pirisme canalise les pre­miers émois sex­uels. Si cet hori­zon évoque imman­quable­ment la saga Twi­light, c’est sur son ver­sant le plus déplorable que la série s’en rap­proche le plus. Sou­vent asso­ciée au déploiement d’une bes­tial­ité sauvage, mais aus­si à des com­porte­ments sex­uels jugés à la marge (cf. nos analy­ses des Lèvres rouges et de Du sang pour Drac­u­la), la fig­ure du vam­pire est por­teuse d’un trou­ble favor­able aux réc­its d’émancipation. Vam­pires des­sine au con­traire le por­trait de créa­tures acar­iâtres et à la sex­u­al­ité présen­tée comme hon­teuse ou mal­adive, quand les grandes bac­cha­nales vam­piriques n’aboutissent tout sim­ple­ment pas à une ten­ta­tive de viol lors d’un rit­uel. C’est par exem­ple le cas d’Irina, la sœur de Doï­na à l’origine des repré­sailles des Nemeth, d’abord présen­tée en train de couch­er vénale­ment avec son patron pour obtenir du sang, avant de s’ef­feuiller devant une web­cam dans sa cham­bre. C’est aus­si celui de Ladis­las Nemeth, dont l’homosexualité latente est asso­ciée d’emblée à son statut de « camé qui ne sert à rien ». Cette approche étrange­ment puri­taine de la sex­u­al­ité finit par mon­tr­er que Vam­pires, sous cou­vert de dépous­siér­er le mythe, n’en offre finale­ment qu’une ver­sion assez rétro­grade.

Notes

Notes
↑1 À la décharge de la série, on notera cepen­dant que l’usage abusif de fil­tres de couleurs trou­ve une expli­ca­tion dra­maturgique : la lumière naturelle du soleil provo­quant la com­bus­tion spon­tanée des vam­pires, ces derniers sont con­traints de vivre dans des envi­ron­nements calfeu­trés fil­trant les rayons lumineux.