Pro­gram­mé l’au­tomne dernier à la Ciné­math­èque Française à l’occasion de la rétro­spec­tive « Vam­pires », Les Lèvres rouges d’Har­ry Kümel s’est tail­lé au fil du temps la répu­ta­tion d’un grand film fan­tas­tique des années 1970. En trans­posant dans un hôtel d’Os­tende la légende de la comtesse Batho­ry (célèbre per­son­nage de la Renais­sance ayant inspiré bien d’autres films[1]) et en gref­fant sur celle-ci l’esthé­tique éro­tique des sev­en­ties[2] d’une part, le fan­tas­tique typ­ique­ment belge de René Magritte et Paul Del­vaux d’autre part, Har­ry Kümel réal­i­sait un étrange objet. Lim­iter cepen­dant Les Lèvres rouges à la dimen­sion d’un film de vam­pire vague­ment éro­tique, c’est pass­er à côté de l’essen­tiel de ce qui fait son charme et sa magie : l’ac­trice Del­phine Seyrig, que l’on n’at­tendait pas for­cé­ment à pareille fête dans un petit film comme celui-là, surtout au regard de son par­cours dans les années 1960, où elle accom­pa­gne, avec une rigueur exem­plaire, les films de Resnais, Truf­faut et William Klein.

Au seuil des années 1970, quelque chose d’i­nat­ten­du est en train d’é­clore dans la vie et l’œu­vre de Seyrig : elle n’est pas loin des quar­ante ans et vient de jouer la bonne fée dans Peau d’âne (Demy, 1970). Elle endosse pré­cisé­ment un rôle inverse dans Les Lèvres rouges : celui d’une ravis­sante dame de l’om­bre[3], qui ne trou­ve plus de plaisir éro­tique auprès de sa suiv­ante (Andrea Rau) et éprou­ve, pour la dernière fois, son pou­voir de séduc­tion sur un jeune cou­ple désœu­vré, en tran­sit à Ostende. On peut tout à fait enten­dre dans l’évo­ca­tion de ce per­son­nage une note mélan­col­ique qui ren­voie à la soli­tude du vam­pire (bien avant Les Pré­da­teurs de Tony Scott), mais c’est surtout une his­toire du ciné­ma – lyrique, triste, mor­bide – qui se trace dans le film via le per­son­nage de la comtesse : moins une femme-vam­pire, peut-être, qu’une star d’un autre temps, dont le mod­èle avoué est Mar­lène Diet­rich. Seyrig n’en est pour­tant ni la copie ni l’ersatz ; son jeu trou­ve une manière d’être fan­toma­tique, accen­tuée par un con­texte (les sev­en­ties, la Bel­gique, un hôtel vide au bord de la mer) qui rend le per­son­nage de Batho­ry incon­gru, dis­so­nant, presque absurde.

Histoire d’une voix

L’essence des Lèvres rouges tient en fait à peu de choses : comme sou­vent dans le cas des films qui vieil­lis­sent bien, sont faits pour dur­er et tra­vers­er le temps, cette essence est trop ténue, trop dif­fuse pour appa­raître immé­di­ate­ment, dès la sor­tie. La façon dont la car­rière de Kümel s’est ori­en­tée, pour des raisons pure­ment ali­men­taires, vers le ciné­ma éro­tique dans les années 1980 (il a réal­isé plusieurs épisodes de Série rose) résume à elle seule le malen­ten­du qui a pu naître à pro­pos du film. Malen­ten­du qui n’est pas totale­ment injus­ti­fié car il faut admet­tre que mal­gré son éro­tisme un peu corseté, le film a un côté ouverte­ment queer, qu’il cul­tive l’am­biguïté sex­uelle chez tous ses per­son­nages et rend explicite, à tra­vers le saphisme de la comtesse, ce qu’il racon­te plus souter­raine­ment à pro­pos de son per­son­nage mas­culin (John Karlen), gigo­lo entretenu par un vieil amant, à Lon­dres. Tout cela ne représente pour­tant que la sur­face – à la fois séduisante et un peu suran­née, vue d’au­jour­d’hui – des Lèvres rouges. L’essence du film est ailleurs : elle réside à la fois dans les lèvres carmin de Seyrig (au point que le film ait fail­li s’in­ti­t­uler Le Rouge aux lèvres) et, surtout, dans sa voix. Moins une voix qu’un filet, un souf­fle, un mur­mure : une voix à la dic­tion très tranchée, aux inflex­ions étranges, voix dont Duras saura quelques années plus tard recon­naître le génie, faisant de Seyrig l’une des fig­ures de proue de son ciné­ma si lit­téraire.

La très belle idée du film – il faut patien­ter jusqu’à l’épi­logue pour la voir enfin s’é­panouir à l’écran – con­siste à racon­ter l’his­toire de cette voix en imag­i­nant qu’à un moment don­né, elle n’ap­par­tien­dra plus à la comtesse, qui quitte bru­tale­ment le film, empalée sur un arbre puis brûlée. Le feu qui recou­vre ce corps déploie, avec l’épi­logue, la note finale du film : les lèvres carmin ont dis­paru à tout jamais, mais la voix qui en sor­tait a mirac­uleuse­ment tra­ver­sé les espaces et les temps, trans­gres­sant les lim­ites physiques des corps pour se gref­fer sur la sil­hou­ette d’une jeune femme, Valérie (Danielle Ouimet), unique sur­vivante des amours de la comtesse et du somptueux cré­pus­cule qu’elle a orchestré autour de son ago­nie. Peu de temps avant sa dis­pari­tion, Batho­ry déclarait : « Je suis un per­son­nage démodé, anachronique, qui traîne son spleen de ville en ville », don­nant ain­si la clé d’un film qui déploie une sorte de fan­tas­tique de l’ac­teur, évo­quant à la fois son éter­nité, à tra­vers la fig­ure du vam­pire, et son obso­les­cence trag­ique, dans la tonal­ité lan­guide, décli­nante que Seyrig a su nous faire éprou­ver par le sim­ple tra­vail de sa voix.

Restauration

La restau­ra­tion élaborée par Malavi­da Films ravive superbe­ment les couleurs du film : le gris-vert de la Mer du Nord, l’é­clat des plantes trop­i­cales de l’hô­tel, l’am­biance bleu-nuit du dénoue­ment. Mais, en dépit de l’in­ten­sité du tra­vail plas­tique opéré par Kümel et son chef opéra­teur Eduard Van der Eden, Les Lèvres rouges nous revient surtout aujourd’hui sous la forme d’un audio-film : impos­si­ble de se défaire de la voix de Seyrig, cette incan­ta­tion con­tin­ue qui finit par l’ex­il­er de son pro­pre corps, lui con­férant une immatéri­al­ité qui n’a plus qu’un loin­tain rap­port avec le mythe du vam­pire. De cette actrice à la fil­mo­gra­phie remar­quable, on ne sait finale­ment presque rien : où est-elle physique­ment dans ses films ? Mal­gré tous les efforts déployés par le cos­tume design­er (six ou sept robes somptueuses, qui sem­blent refléter les humeurs suc­ces­sives de la comtesse), Seyrig n’est pas pleine­ment là dans Les Lèvres rouges ; elle flotte quelque part dans le souf­fle de sa pro­pre voix, dans l’air, loin de ses pro­pres lèvres, plus loin encore de ce qu’on appelle un texte, ou un scé­nario.

Notes

Notes
↑1 Citons, entre autres, Les Vam­pires de Ric­car­do Fre­da et Mario Bava (1957) ou, plus récem­ment, La Comtesse de Julie Delpy (2009).
↑2 L’éro­tisme du film repose d’abord sur ses choix de cast­ing : Danielle Ouimet a con­nu une cer­taine pop­u­lar­ité au début des années 1970 pour avoir joué dans des films éro­tiques cana­di­ens (dont le célèbre Ten­dre et sen­suelle Valérie en 1969). Andrea Rau, après avoir été man­nequin pour le mag­a­zine Lui, a fait l’essen­tiel de sa car­rière dans le ciné­ma éro­tique européen ; on la retrou­ve, entre autres, dans Trois filles nues dans l’île de Robin­son de Jess Fran­co (1971).
↑3 Le titre anglais du film est Daugh­ter of Dark­ness.