La nuit est tombée sur le patio d’une vieille demeure sud­iste. Allongée sur une ban­quette, une jeune fille à peine sor­tie de l’enfance rêve d’une pre­mière romance en écoutant le Lov­ing You d’Elvis Pres­ley. Avec ses joues rebondies et ses longs cheveux blonds, elle fait fig­ure d’image d’Épinal de la fil­lette idéale, mais elle préfère, au dés­espoir de ses par­ents, courir à tra­vers bois et se baign­er nue dans l’étang des voisins. « I wish I could be just like you » dit-elle à sa sage et belle sœur aînée, « but I’m just a lump » (une nigaude, une balourde). Le pre­mier amour tant désiré vien­dra bien­tôt sous la forme d’un voisin un peu plus âgé et bien sûr il lui préfèr­era sa sœur. Leur intim­ité nais­sante est scel­lée le temps d’une séquence où l’héroïne observe, impuis­sante, les deux êtres qu’elle aime le plus au monde franchir le per­ron menant vers la mai­son. Ils passent entre elles, la frô­lent mais ne la voient pas : elle est trop petite. Elle doit appren­dre à rester lit­térale­ment au seuil de cet amour dont elle est exclue. C’est pour­tant bien elle, le « bébé », qui à la fin du film pren­dra la place de l’adulte et posera la tête de sa sœur sur ses genoux pour la con­sol­er de la perte de celui qui les a séparées.

Il est frap­pant de redé­cou­vrir aujourd’hui The Man in the Moon (Un été en Louisiane, 1991) de Robert Mul­li­gan, pre­mière appari­tion au ciné­ma de Reese With­er­spoon, parce que s’y trou­ve en germe tout ce qui fera au fil des deux décen­nies suiv­antes la per­sona si par­ti­c­ulière de l’actrice. Petit bull­doz­er comique placé au cœur d’un mélo­drame, déjà asso­ciée à l’Amérique pro­fonde, déjà au cœur d’un tri­an­gle amoureux, déjà par­faite mais pas assez, déjà trop volon­taire, trop indus­trieuse pour être touchée par la grâce. C’est le début d’une car­rière hol­ly­woo­d­i­enne d’abord assez anodine pen­dant sa péri­ode « Petit Chap­er­on Rouge » (qu’elle inter­prète en 1996 dans Free­way, relec­ture trash du con­te de Per­rault). Dans des films qui rejouent sys­té­ma­tique­ment le con­flit du vice et de la ver­tu, elle se fait tour à tour ersatz de Neve Camp­bell (l’innocente men­acée par la cor­rup­tion sex­uelle) ou de Drew Bar­ry­more (la bad girl qui se révèle essen­tielle­ment vertueuse) et côtoie la crème du teen movie 90s (elle a pour parte­naires Mark Wahlberg, Alyssa Milano, Sarah Michelle Gel­lar ou Chris Klein et épousera Ryan Phillippe, star éphémère de Sou­viens-toi l’été dernier et Sexe Inten­tions).

« I’m never gonna be good enough for you, am I? » : principes du drame witherspoonien

Il lui faut atten­dre le tour­nant des années 2000 et ses rôles dans Elec­tion (L’Arriviste, dans une tra­duc­tion française misog­y­ne, 1999) d’Alexander Payne et Legal­ly Blonde (La Revanche d’une blonde, 2001) de Robert Luket­ic, pour voir émerg­er la Reese With­er­spoon que l’on con­naît. Dans l’un, elle est Tra­cy Flick, agaçante pre­mière de la classe dont la vic­toire assurée à la prési­dence de l’école est mise en péril par les mani­gances de l’un de ses pro­fesseurs, Jim McCal­lis­ter (Matthew Brod­er­ick), bien décidé à l’anéantir. Dans le sec­ond, elle inter­prète Elle Woods, aban­don­née par son petit ami, futur étu­di­ant en droit à Havard, qui ne voit en elle qu’une pin-up imbé­cile. Non seule­ment réus­sit-elle à inté­gr­er Har­vard, mais elle devient une avo­cate de tal­ent. C’est dans ces deux comédies où elle joue en apparence des rôles en tout point opposés que se met­tent en place les deux vari­a­tions du « drame with­er­spoonien » : drame quo­ti­di­en d’avoir le sen­ti­ment de n’être pas assez (jeune, grande, cul­tivée, fémi­nine) mais de tout faire pour l’être, drame d’avoir plus d’énergie, de volon­té, de tal­ent que quiconque mais de se voir sys­té­ma­tique­ment dén­i­grée, rabais­sée, attaquée par autrui (sou­vent des hommes). Ce dou­ble con­flit (con­tre soi/contre les autres) est fig­uré dès ces deux films par des motifs qui seront recy­clés dans les appari­tions suiv­antes de l’actrice. En pre­mier lieu, celui du reflet qui ren­voie tou­jours à une frac­ture entre les qual­ités réelles de l’héroïne et la manière dont elle se perçoit/dont elle est perçue par autrui : dans La Revanche d’une blonde, ce sont les portes d’un ascenseur qui se refer­ment sur Elle Woods après que sa nou­velle amie Vivian (Sel­ma Blair) lui ait reproché, suite à un trag­ique malen­ten­du, de ne pas val­oir mieux que son apparence de bim­bo. With­er­spoon se retrou­ve alors paralysée face à son pro­pre reflet, dévorée par le doute : est-elle davan­tage que l’image qu’elle ren­voie à autrui ? Com­ment savoir, nous y revien­drons, pro­pose une émou­vante vari­a­tion de ce motif.

La Revanche d’une blonde (2001) / Com­ment savoir (2010)

Ensuite, la petite taille (1m56) de l’actrice fait que, dans les gros plans et les champs-con­trechamps de ses séquences dia­loguées, elle est sou­vent filmée lev­ant les yeux vers ses parte­naires, tou­jours dans une posi­tion d’infériorité par rap­port à eux. La Revanche d’une blonde utilise intel­ligem­ment ce dis­posi­tif : après avoir été lit­térale­ment regardée de haut pen­dant la majorité du film, Elle Woods, dans la dernière séquence, se tient debout sur une estrade où elle est dis­tin­guée pour son excel­lence lors de la céré­monie de remise de diplôme. Elle baisse alors enfin les yeux vers une foule admi­ra­tive. Lorsqu’elle relève à nou­veau la tête avant le fon­du au noir, plus aucun corps, plus aucun vis­age ne se dresse face à elle : elle peut regarder l’horizon avec un sourire exta­tique.

Legally Blonde (2001)
La Revanche d’une blonde (2001)

Ses films suiv­ants ne cesseront de remet­tre en scène les mêmes enjeux, de manière plus ou moins heureuse. Pour le pire, quand les films se tour­nent con­tre elles : Sweet Home Alaba­ma (Fash­ion vic­time, 2002) et Four Christ­mases (Tout… sauf en famille, 2008) en font une harpie car­riériste amenée à retrou­ver au con­tact de la famille qu’elle a rejetée, de l’Amérique pro­fonde qu’elle a voulu quit­ter, un sem­blant de sincérité et d’humanité. Pour le meilleur, en revanche, quand ils se rangent de son côté. C’est le cas par exem­ple d’une comédie certes pas très fine, mais trop sévère­ment accueil­lie à sa sor­tie, Hot Pur­suit (En Cav­ale, 2015). Reese With­er­spoon y inter­prète Coop­er, offi­cière de police nerveuse et procé­durière, risée de son com­mis­sari­at suite à une inter­pel­la­tion mal­heureuse et sans cesse com­parée à un écras­ant père décédé, héros par­mi les policiers. Elle se retrou­ve en cav­ale, menot­tée à la gigan­tesque et plan­tureuse Sofia Ver­gara, épouse d’un trafi­quant de drogue bien décidée à lui fauss­er com­pag­nie et à l’agoniser d’injures. Ce duo comique pour­rait rap­pel­er le malin plaisir que pre­nait la MGM à jux­ta­pos­er le vilain petit canard Judy Gar­land aux cygnes Ava Gard­ner ou Lana Turn­er. Mais aux humil­i­a­tions répétées subies par With­er­spoon, qu’elles por­tent sur sa petite taille (« My lit­tle pony », « You’re like a lit­tle dog I can put in my purse ») ou son manque de féminité (elle est qual­i­fiée d’« Offi­cer Les­bian » et finit par se trav­e­s­tir en homme à force d’entendre qu’avec sa petite mous­tache elle ressem­ble à un garçon) répond en miroir le stéréo­type de la chi­cana sur­joué par Ver­gara, jugée d’emblée idiote et anal­phabète par les autres pro­tag­o­nistes.

Hot Pursuit (2015)
Hot Pur­suit (2015)

Au creux de la comédie, tou­jours le même drame d’une femme-trophée et d’une fille-à-papa que per­son­ne n’a jamais pris­es au sérieux, mais qui finis­sent par trou­ver un salut dans l’amitié. À la fin du film, l’héroïne, ayant démasqué les con­frères qui la ridi­culi­saient comme les coupables parvient à regag­n­er le nom de famille souil­lé par ses hontes passées (Coop­er) et à gag­n­er un prénom (Rose). Elle accom­plit ain­si le pro­gramme annon­cé lors de la séquence d’ouverture qui voy­ait la petite Rose assise à l’arrière de la voiture de fonc­tion de son père, se rap­prochant année après année de l’âge adulte jusqu’à ce qu’elle fran­chisse la fron­tière de la ban­quette pour répon­dre à un appel de détresse ; pro­gramme jusqu’alors retardé par l’incapacité du per­son­nage à s’affirmer par elle-même hors de la fig­ure pater­nelle et de la Loi qu’elle cite à tort et à tra­vers (et notam­ment, à accéder à la sex­u­al­ité)[1].

Hot Pur­suit (2015)

 

« We’re just one small adjustment away from making our lives work » : le sommet de Comment savoir

Comment savoir (2010)
Com­ment savoir (2010)

Mais le plus beau drame with­er­spoonien est sans con­teste How do you know (Com­ment savoir, 2010) de James L. Brooks, qui recon­duit et débor­de les dynamiques élaborées dans les films précé­dents de l’actrice. Dans la séquence d’ouverture, un petit garçon s’entraîne à frap­per une balle de soft­ball mais renonce après deux essais infructueux. Une fil­lette, qui l’observait depuis le fond du champ, saisit la bat­te aban­don­née au sol, frappe à son tour et réus­sit du pre­mier coup. Le garçon, furieux, la pousse à terre, mais elle relève aus­sitôt la tête, une expres­sion furi­bonde sur le vis­age. Le générique déploie en quelques plans les suc­cès sportifs qui suiv­ront, mais lorsqu’on retrou­ve la fil­lette adulte sous les traits de Reese With­er­spoon, elle est à nou­veau en arrière-champ, tenue à l’écart der­rière une vit­re, tan­dis qu’au pre­mier plan, un homme met fin à sa car­rière. Ath­lète tal­entueuse et volon­taire, men­tor de ses jeunes con­sœurs, Lisa se retrou­ve écartée des prochaines sélec­tions pour avoir atteint « l’âge lim­ite ». Dans la séquence immé­di­ate­ment suiv­ante, ce rejet lui est dou­ble­ment sig­nifié puisqu’elle reçoit une balle en plein vis­age et qu’un ren­dez-vous arrangé l’appelle pour rompre avec elle avant même de l’avoir ren­con­trée. Elle ne reçoit la nou­velle qu’au bout d’une demi-heure de film. Alors qu’elle se brosse les dents, elle avise tous les post-it chargés de mantras qui recou­vrent la glace de sa salle de bains et san­glote en silence en dévis­ageant son reflet : tout cela n’a pas suf­fi. C’est pour­tant à nou­veau à l’un de ces frag­ments de self-help (« courage is mas­tery of fear, not absence of fear ») qu’elle s’accroche pour retrou­ver bonne fig­ure. Lisa s’exprime fréquem­ment en proverbes, en mot­tos, en phras­es toutes faites (« Don’t judge any­body else before you check your­self out », « The bad days make the good ones bet­ter », « Nev­er drink to feel bet­ter, drink to feel even bet­ter ») comme un rem­part à ses pro­pres instincts et à ses pro­pres émo­tions, pour éloign­er la men­ace d’un effon­drement, de devenir un poids pour les autres. Et pour­tant elle demeure han­tée par le doute et la crainte de ne pas être à la hau­teur : « I don’t know if I have what it takes for everybody’s reg­u­lar plan. »

Le film se dis­tingue cepen­dant dans la façon dont les con­tra­dic­tions qui ani­ment le per­son­nage se voient dédou­blées entre les deux pro­tag­o­nistes mas­culins qui s’efforcent de la séduire. La part dynamique, pos­i­tive, con­quérante mais aus­si super­fi­cielle qu’elle met en avant auprès des autres prend le vis­age de Mat­ty (Owen Wil­son), play­boy et sportif à suc­cès. Et ce qu’elle dis­simule par crainte de paraître « sor­ry for her­self », sa part mélan­col­ique, rongée par le doute, résignée face à l’adversité, prend le vis­age de George (Paul Rudd), con­fron­té à la trahi­son de son père et de sa com­pagne alors qu’il est pour­suivi par la jus­tice pour des crimes qu’il n’a pas com­mis. De ce fait, l’indécision entre ces deux fig­ures mas­cu­lines (motif présent dans des films plus mineurs de la fil­mo­gra­phie de l’actrice comme This Means War et Water for Ele­phants) n’accouche pas d’une con­clu­sion qui val­oris­erait un hori­zon roman­tique comme anti­dote à l’échec pro­fes­sion­nel[2]. Elle con­sacre plutôt une vic­toire du doute, de l’acceptation de ses lim­ites et de ses imper­fec­tions ; elle n’est que la promesse d’un lende­main prob­a­ble­ment meilleur mais tou­jours incer­tain : « We’re just one small adjust­ment away from mak­ing our lives work. »

« I love my grudges, I tend to them like little pets » : du déclin relatif au comeback féministe

Com­ment savoir, som­met artis­tique de la car­rière de Reese With­er­spoon, mar­que aus­si l’abîme de sa car­rière au box-office : la petite princesse de l’Amérique, comme tant d’autres actri­ces de tem­péra­ment avant elle, se voit accolée au tour­nant de la décen­nie 2010 l’étiquette de box-office poi­son. Fidèle à l’adage de ses per­son­nages selon lequel on n’est jamais mieux servie que par soi-même, Reese With­er­spoon mul­ti­plie les incur­sions dans le ciné­ma indépen­dant (chez Atom Egoy­an puis Paul Thomas Ander­son) et devient pro­duc­trice, investis­sant dans le Gone Girl de David Finch­er et orches­trant son pro­pre come­back dans Wild (2014), qui lui vaut une nou­velle nom­i­na­tion à l’Oscar, puis à la télévi­sion dans Big Lit­tle Lies (2017) et The Morn­ing Show (2019). Ces trois œuvres por­tent à matu­rité son per­son­nage car­ac­téris­tique tout en en pro­posant une lec­ture plus ouverte­ment fémin­iste. Wild trans­forme en défi physique le par­cours ini­ti­a­tique d’une jeune femme en quête d’indépendance[3] là où The Morn­ing Show radi­ogra­phie le séisme post-Me Too dans le monde des médias, faisant de With­er­spoon le vis­age d’un flam­boy­ant renou­veau face au pro­fes­sion­nal­isme glacé et com­plaisant de la jour­nal­iste vedette jouée par Jen­nifer Anis­ton.

Mais l’incarnation la plus pas­sion­nante de cette deux­ième car­rière est sans doute le per­son­nage de Made­line Macken­zie dans Big Lit­tle Lies, qui referme en quelque sorte une boucle ouverte dans Elec­tion. Dans le film de Payne, la mère de Tra­cy écrit aux femmes d’affaires les plus puis­santes du pays pour leur deman­der des con­seils pour que sa fille accède à la réus­site qu’elle n’a pas con­nue. Parce qu’elle place en elle tous ses espoirs déçus, elle n’a que des reproches à lui adress­er : « Maybe you need­ed more posters hon­ey. Or if you’d just tak­en my sug­ges­tions about your speech. » rétorque-t-elle en guise de récon­fort à une Tra­cy en larmes après sa défaite (truquée) à l’élection. Dans Big Lit­tle Lies, Reese With­er­spoon est dev­enue cette mère au foy­er frus­trée qui regrette de ne pas avoir ter­miné ses études et tyran­nise sa fille aînée. Le bon petit sol­dat impose désor­mais son fardeau de per­fec­tion angois­sée aux généra­tions suiv­antes. Nicole Kid­man et Shai­lene Wood­ley ont été plus applaud­ies pour leurs per­for­mances dans la série que With­er­spoon, éter­nel under­dog, parce qu’elles inter­prè­tent des vic­times d’abus explicites. Made­line est con­fron­tée à un abus plus retors : vouloir tou­jours don­ner aux autres l’image de la per­fec­tion au point de per­dre trace de qui l’on est, au risque de ne pas être aimable, de ne pas être aimée. La souf­france du per­son­nage est dess­inée en arrière-plan, masquée par l’abattage comique de son inter­prète, mais elle n’en est que plus émou­vante. Comme dans La Revanche d’une blonde et En cav­ale, c’est l’amitié entre femmes qui offre aux pro­tag­o­nistes une planche de salut. Le post-fémin­isme de With­er­spoon n’est pas sans évo­quer, toutes pro­por­tions gardées, la Jane Fon­da des années 1970, au sens où il pro­pose une incar­na­tion policée et grand pub­lic d’idées pro­gres­sistes, adossée à la fois à son statut d’icône résol­u­ment améri­caine (ce qu’emblématise par­ti­c­ulière­ment son appari­tion de South­ern belle dans Mud de Jeff Nichols, son choix pour le rôle de June Carter dans Walk the Line et son auto­bi­ogra­phie, où elle exalte le mélange de force et de beauté des femmes du Sud et partage son amour pour le blue­grass et sa meilleure recette de poulet frit) et à son image saine et sym­pa­thique qui en font une star moins con­tro­ver­sée que, dis­ons, Susan Saran­don.

« I totally look the part » : un jeu transparent, entre maîtrise et spontanéité

Si le drame with­er­spoonien est aus­si boulever­sant, c’est parce que cette lutte con­tre soi-même et con­tre les autres s’incarne dans le jeu trans­par­ent de l’actrice, écartelé entre un savoir-faire qui se donne à voir et un tem­péra­ment qui sem­ble sans cesse débor­der ses ten­ta­tives de maîtrise. Le savoir-faire, c’est quelque chose qu’elle a en com­mun avec les autres grandes enfants-actri­ces de la décen­nie 1990, Scar­lett Johans­son ou Anna Paquin, chez qui on sent jusque dans leurs per­for­mances récentes dans Mar­riage Sto­ry ou The Affair l’effort de jouer, la con­cen­tra­tion néces­saire pour pro­duire l’émotion, le tra­vail avant la grâce. Les trois comé­di­ennes parta­gent du reste un cer­tain nom­bre de maniérismes : les yeux qui se plis­sent lorsqu’elles écoutent leurs parte­naires, des sour­cils fron­cés pour sig­ni­fi­er le trou­ble ou la per­plex­ité, le vis­age que l’on détourne de son inter­locu­teur pour pren­dre un temps pour soi – face à la caméra, évidem­ment – et sug­gér­er l’intériorité. Chez With­er­spoon, ces moments qui pour­raient sem­bler fab­riqués sont d’autant plus émou­vants qu’ils témoignent pré­cisé­ment de l’effort, de la volon­té de bien faire. Ils sont la mar­que de la bonne élève.

Fear (1996) : les sour­cils fron­cés, exem­ple de maniérisme de « bonne élève »

En par­al­lèle, et d’une manière qui fait écho au volon­tarisme forcené de ses per­son­nages, l’actrice oppose tou­jours un flux d’énergie incon­trôlable, un goût de la dépense qui s’exprime le plus sou­vent dans trois direc­tions : la joie pure, l’exaspération et la décep­tion. Son vis­age élas­tique se tord volon­tiers en gri­maces enfan­tines, ses bras s’agitent en pure perte (elle par­le avec ses mains), sa démarche est exagéré­ment dynamique et volon­taire. Son jeu procède sou­vent par de brusques rup­tures de ton, des moments de bas­cule­ment qui la bal­lot­tent d’un excès à un autre don­nant une grande lis­i­bil­ité à ses per­for­mances dans une tra­di­tion plus proche de la pan­tomime que du nat­u­ral­isme psy­chologique[4].

Cru­el Inten­tions (1999) : un jeu plus proche de la pan­tomime que du nat­u­ral­isme psy­chologique

C’est un sourire radieux, exta­tique, qui trans­fig­ure soudain ses joues pleines où il imprime de pro­fondes fos­settes et ses yeux ronds comme des billes élar­gis un peu plus par la sur­prise ou la joie. Ou à l’inverse, c’est son vis­age se referme, ses sour­cils fron­cés, les rides qui se dessi­nent sur son front, le dur­cisse­ment de sa mâchoire car­rée et ses nar­ines qui s’élargissent : le bouil­lon­nement intérieur qu’on ne parvient pas à con­tenir. Ça pour­rait être trop, et sou­vent c’est trop ; comme ses per­son­nages elle refuse le sous-enten­du, la sub­til­ité, il faut que les choses soient dites et mon­trées, avoir la cer­ti­tude d’être com­prise.

Com­ment savoir (2010) : un demi-sourire inter­ro­ga­teur

Et en même temps, cette dépense est tou­jours tem­pérée par un léger doute, une méfi­ance : le sourire est sou­vent en coin, comme incré­d­ule ou inter­ro­ga­teur, dessi­nant au cen­tre de son vis­age une bar­rière ironique qui per­met à l’actrice d’échapper à la mièvrerie. De la même manière, ses colères, dans leurs excès bouf­fons, trahissent autant la rage elle-même qu’une forme d’impuissance. Comme si elle savait que sa colère ne sera pas prise au sérieux : autant en rire. Seule la décep­tion est ren­due sans nuance : c’est le moment du relâche­ment, de la stu­peur, le vis­age qui s’affaisse, les yeux tou­jours ronds mais à présent envahis par le doute et la panique. Le moment où elle ne joue plus.

Il est éton­nant que la recon­nais­sance de ses tal­ents d’interprète soit finale­ment venue du biopic Walk The Line : Reese With­er­spoon n’est pas Meryl Streep ou Michelle Williams, elle ne fait pas par­tie de ces actri­ces qui dis­parais­sent der­rière un per­son­nage. Mal­gré tous ses efforts pour se faire pass­er pour June Carter (ses cheveux teints en brun, la façon dont elle exagère son accent), elle demeure irré­ductible­ment elle-même. Elle met donc en avant ce qu’elle a de com­mun avec l’icône coun­try, c’est-à-dire ce dynamisme forcené de l’enter­tain­er qui présente tou­jours au pub­lic une bonne humeur, un dynamisme de sur­face alors que quelques sec­on­des plus tôt, elle man­i­fes­tait en couliss­es l’exaspération d’être ain­si prise en otage par son parte­naire de scène/de jeu. Cette démar­ca­tion entre l’espace de la représen­ta­tion et les couliss­es était déjà là dans Elec­tion, dans le sourire Free­dent qu’arborait Tra­cy au moment où elle était appelée sur scène pour la remise de son diplôme alors qu’elle sem­blait aupar­a­vant pen­sive, coupable peut-être.

Walk The Line (2005) / Elec­tion (1999) : en couliss­es / sur scène

Cette image lisse de per­fec­tion con­tenant tou­jours son envers d’angoisse et de mal­adresse, sa bon­hom­mie tout ter­rain et la qual­ité ter­ri­enne de sa présence la rap­prochent davan­tage d’une Doris Day que d’une Grace Kel­ly. Comme Day, elle est la cham­pi­onne de celles qui doivent tra­vailler dur pour réus­sir, mais qui ne sont jamais recon­nues à leur juste valeur, de celles que per­son­ne ne pren­dra sur ses genoux pour leur dire « It’s ok » mais qui, envers et con­tre tout, relèveront la tête et con­tin­ueront le spec­ta­cle.

Notes

Notes
↑1 À not­er au pas­sage la récur­rence de ce genre de « dia­po­ra­ma de l’irrésistible ascen­sion » de With­er­spoon dans plusieurs autres de ses films (de Elec­tion à How Do You Know) avant de la con­fron­ter à une adver­sité inat­ten­due.
↑2 Et le fait que la réus­site pro­fes­sion­nelle des per­son­nages de With­er­spoon soient sou­vent liés à un échec sen­ti­men­tal, selon ce lieu com­mun misog­y­ne qu’une femme ne peut pas tout avoir.
↑3 Para­doxale­ment, c’est dans ce film en extérieur que l’on accède le plus à l’intériorité du per­son­nage de With­er­spoon à tra­vers un dis­posi­tif élaboré de flash­backs. La plu­part de ses autres films, sauf dans une cer­taine mesure Elec­tion où elle s’exprime en voix-off (mais les voix des dif­férents nar­ra­teurs du film sont rarement sincères), se reposent unique­ment sur le jeu de l’actrice pour sug­gér­er « ce qu’elle a dans le crâne. »
↑4 Il est très facile de décom­pos­er les vari­a­tions de ses expres­sions faciales, une qual­ité qu’Alexander Payne utilise à son avan­tage dans Elec­tion : c’est le sourire autosat­is­fait de Tra­cy, figé dans des arrêts sur image, qui sert de moteur au défer­lement de haine de McCal­lis­ter.