Pre­mier film de Hirokazu Kore-eda tourné hors de son Japon natal, La Vérité délo­calise ses thé­ma­tiques de prédilec­tion vers une terre d’accueil a pri­ori inat­ten­due, d’au­tant que le cinéaste s’est mon­tré jusqu’à aujour­d’hui avant tout soucieux d’analyser le fonc­tion­nement de la société japon­aise urbaine[1]. En prenant ain­si le ciné­ma français pour cadre, il s’attache à dépein­dre les rela­tions con­flictuelles entre Fabi­enne (Cather­ine Deneuve), actrice légendaire mais van­i­teuse, et sa fille Lumir (Juli­ette Binoche), scé­nar­iste new-yorkaise de retour dans sa mai­son d’enfance à l’occasion de la pub­li­ca­tion des mémoires de sa mère. Con­traire­ment à ce que laisse enten­dre son titre, l’ouvrage de Fabi­enne relève moins d’une mise à nu de sa vie privée que d’une façon de pro­longer l’artifice de sa vie d’actrice : entre autres petits arrange­ments avec la vérité, elle s’y décrit par exem­ple comme une mère atten­tion­née, alors que sa fille lui reproche au con­traire son manque d’affection. Lumir pointe égale­ment l’inexplicable absence de la meilleure amie de sa mère, actrice dont le fan­tôme plane sur le tour­nage d’un film de sci­ence-fic­tion qui occupe la majorité de l’intrigue. La comé­di­enne, par excès de fatu­ité, aurait-elle fait dis­paraître tout ce qui pour­rait ternir son image ? C’est le petit mys­tère autour duquel gravi­tent les per­son­nages, Kore-eda s’en ten­ant de son côté à égren­er ses thé­ma­tiques habituelles – ici, les retrou­vailles d’une famille émail­lées de non-dits qui n’est pas sans rap­pel­er Still Walk­ing. Cette artic­u­la­tion, inédite chez le cinéaste, entre le genre du drame famil­ial et l’exploration mal­adroite d’un milieu dont il ne maîtrise pas les codes (la petite bour­geoisie française) per­met surtout une mise à nu de son ciné­ma, qui n’a jamais sem­blé si anémié une fois débar­rassé de son acuité soci­ologique. La Vérité ne con­stitue toute­fois pas une erreur de par­cours au sein d’une œuvre apparem­ment cohérente, mais con­firme au con­traire l’affaiblissement de son ciné­ma, déjà déce­lable au moins depuis Notre petite sœur. La trans­po­si­tion de cer­taines scènes typ­iques du ciné­ma de Kore-eda prête ici à sourire par le décalage involon­taire­ment comique qu’elles pro­duisent. Les instants sus­pendus qui ponctuent Après la tem­pête ou Notre petite sœur aboutis­sent ain­si dans La Vérité à une scène de félic­ité qua­si­ment sur­réal­iste où tous les per­son­nages effectuent une danse dans les rues de Paris sur un air d’ac­cordéon, le sourire aux lèvres.

Ces lim­ites, inhérentes au ciné­ma de Kore-eda, n’expliquent pas com­plète­ment l’échec de La Vérité, dont l’ap­pareil­lage métafilmique fait preuve d’une lour­deur inat­ten­due de la part d’un cinéaste a pri­ori plus proche d’Ozu que d’Assayas. Du réal­isa­teur français, il reprend le pro­gramme qui se trou­vait par exem­ple au cœur de Sils Maria (autre film d’ac­trice — c’é­tait alors Juli­ette Binoche), afin de nour­rir une réflex­ion sur la per­sona de Cather­ine Deneuve. La dis­pari­tion de la meilleure amie de Fabi­enne, comé­di­enne au tal­ent jalousé, rap­pelle for­cé­ment celle de Françoise Dor­léac, sœur ainée de l’actrice décédée à l’âge de 25 ans. Reste que Kore-eda se mon­tre ici moins admi­ratif que caus­tique envers son inter­prète prin­ci­pale dans la mesure où il se joue explicite­ment de son his­toire intime lorsqu’il revient sur cet épisode douloureux de sa vie per­son­nelle. Il est néan­moins regret­table que seule une courte scène de tour­nage vienne don­ner corps à la réflex­ion théorique pro­posée par le cinéaste japon­ais, lorsque par l’entremise du jeu, l’é­mo­tion con­jointe du per­son­nage incar­né par Fabi­enne, de Fabi­enne et de Cather­ine Deneuve elle-même se téle­scopent.

Notes

Notes
↑1 Une affaire de famille, son précé­dent film lau­réat de la palme d’or en 2018, avait fait polémique lors de sa sor­tie au Japon pour son por­trait empathique d’une tribu de mar­gin­aux.