Com­ment expli­quer le suc­cès pub­lic des films d’Olivier Nakache et d’Éric Toledano ? On pour­rait de prime abord l’imputer à la manière dont ils font lien, avec des réc­its rassem­bleurs et réc­on­cil­i­a­teurs, où pau­vres et bour­geois dansent et dépassent leurs dif­férences. Cette dimen­sion con­sen­suelle se fait toute­fois au terme d’un proces­sus un peu plus sin­guli­er qu’il n’y paraît : au-delà du tres­sage entre comédie et sujets soci­aux, le ciné­ma de Nakache et Toledano con­fronte des acteurs aux pro­fils dis­tincts qui vont, c’est la tra­jec­toire de chaque film (en témoigne la scène finale du Sens de la fête avec Vin­cent Macaigne et Alban Ivanov), com­bin­er leurs tal­ents récipro­ques. Le statut dont jouit aujourd’hui le duo tient peut-être en fin de compte à cette com­préhen­sion que les acteurs sont le nerf de guerre du ciné­ma pop­u­laire, qu’ils doivent être à la fois le cœur et le « prob­lème » autour duquel se con­stru­isent les films.

Dans Hors Normes, qui dépeint le quo­ti­di­en d’une asso­ci­a­tion s’occupant de jeunes autistes que le sys­tème hos­pi­tal­ier n’arrive pas à pren­dre en charge, l’enjeu prin­ci­pal réside ain­si dans la ren­con­tre entre Vin­cent Cas­sel et des acteurs autistes[1]. Sans épouser la rad­i­cal­ité de Camille Claudel, 1915, où Bruno Dumont « pous­sait » dans le plan des comé­di­ens hand­i­capés pour dérè­gler le jeu de la seule actrice pro­fes­sion­nelle, Juli­ette Binoche, le film a le mérite de tir­er de ce dis­posi­tif un véri­ta­ble moteur pour son acteur : l’impétuosité et la ruse de Cas­sel se par­ent d’une douceur inédite lorsque son per­son­nage, Bruno, doit baiss­er la voix, s’immobiliser quelques instants, pren­dre le temps et la mesure d’un geste affectueux d’un de ses pro­tégés. Ce n’est pas tout à fait à bal­ay­er d’un revers de la main, et il serait un brin fal­lac­i­eux de con­sid­ér­er que les acteurs autistes ne sont que là que pour met­tre en valeur les deux « stars », Cas­sel et Reda Kateb, tant leurs jeux con­sis­tent à se fon­dre dans un col­lec­tif et la dynamique des dif­férentes sit­u­a­tions.

Il n’en demeure pas moins que le film bute sur une con­tra­dic­tion qui le lim­ite, au-delà de son dénoue­ment siru­peux et de ses vel­léités hagiographiques. Si les corps sont « hors normes », le film ne cesse de les con­train­dre, à l’image de la scène d’ouverture où l’une des autistes fonce tête bais­sée dans les rues avoisi­nant les Halles, tan­dis que les dif­férents édu­ca­teurs ten­tent de la rat­trap­er. Le film ne se posi­tion­nera de fait jamais véri­ta­ble­ment du côté des autistes : Bruno regarde Joseph par­tir à son tra­vail sans mon­tr­er ce dernier en plein labeur (sauf au cours d’une courte scène néces­saire à la dra­maturgie : il s’agit de celle qui explique pourquoi son employeur met­tra fin à sa péri­ode d’essai), tan­dis que plus loin la fuite d’un jeune autiste, Valentin, n’est filmée que depuis la per­spec­tive de l’éducateur qui l’a lais­sé s’enfuir. Il existe toute­fois un con­trechamp à ces scènes, mais il laisse pan­tois de mal­adresse : à quelques repris­es, la caméra épouse le point de vue de Valentin, en fig­u­rant l’autisme comme une per­cep­tion floue et flot­tante du monde. Il exis­tait pour­tant une autre manière de dépein­dre la sin­gu­lar­ité de ces per­son­nages, sans tomber dans une imagerie proche de celle de la défonce : laiss­er les corps bouger, sor­tir du cadre, les voir s’animer sans être soumis au regard, certes bien­veil­lant, de ceux qui les accom­pa­g­nent. Un gag résume  ce qui pèche dans Hors Normes : à chaque fois qu’il sort de la camion­nette de Bruno, Joseph court de manière bur­lesque et absurde vers l’atelier où il tra­vaille. Le comique de la scène repose toute­fois moins sur l’incongruité du mou­ve­ment que sur sa chute répétée : un con­trechamp sur Bruno qui, plus pour lui-même que pour Joseph, lâche un vif « Ne cours pas ! ».

Notes

Notes
↑1 À not­er que tous les acteurs jouant des patients pris en charge par l’association ne sont pas autistes, à l’image de Mar­co Locatel­li, qui campe le jeune Valentin.