Qu’attendre de cette édi­tion can­noise ? Dans l’entretien qu’il nous a accordés, Pao­lo Moret­ti pointe le rôle que peut jouer un fes­ti­val de l’envergure de Cannes pour ren­dre compte des évo­lu­tions du ciné­ma et met­tre en valeur « des écri­t­ures mod­ernes ». Cannes appa­raît en effet his­torique­ment comme un berceau de la moder­nité ciné­matographique, son émer­gence au sor­tir de la guerre coïn­ci­dant avec l’effervescence des nou­velles vagues européennes. Reste que cette notion même de moder­nité mérite d’être inter­rogée : s’agit-il, comme le définit Moret­ti, « d’une écri­t­ure qui trou­ble une per­cep­tion cod­i­fiée et établie », ou bien de formes directe­ment héritées de la moder­nité européenne et mis­es à jour au fil des évo­lu­tions tech­niques et des modes styl­is­tiques ? Auquel cas, une autre ques­tion se pose : Cannes se trou­ve-t-il tou­jours à l’avant-garde du ciné­ma d’auteur ou au con­traire con­solide-t-il une per­cep­tion de la  moder­nité » qui serait peu ou prou restée fon­da­men­tale­ment la même depuis main­tenant soix­ante ans ? Ques­tion pour le moins polémique qui appelle une réponse nuancée : il faut peut-être mesur­er les attentes qui entourent une man­i­fes­ta­tion à laque­lle l’on demande à la fois d’être à la pointe des enjeux cul­turels du moment (la place dévolue aux réal­isatri­ces, l’émergence de nou­veaux tal­ents, un front de résis­tance anti-Net­flix) et esthé­tiques. C’est oubli­er un peu vite que Cannes est surtout, pour repren­dre une for­mule de Gilles Jacob, l’écrin d’un « ciné­ma d’auteur pop­u­laire » et n’offre pas néces­saire­ment chaque année un con­cen­tré des propo­si­tions les plus sin­gulières. Pas néces­saire­ment chaque année, donc, mais peut-être bien celle-ci : si cer­tains choix habituels peu­vent être débat­tus (par exem­ple, les doc­u­men­taires font l’objet de « séances spé­ciales » dans l’Officielle), le pro­gramme de cette édi­tion ménage de nom­breuses attentes et pro­pose, au-delà des goûts, un panachage peut-être plus équili­bré qu’à l’accoutumée.

Out­re des jeunes pouss­es (Mati Diop, Diao Yi’­nan) et les tra­di­tion­nels « habitués » (les frères Dar­d­enne, Almod­ovar, Loach, Jar­musch, Desplechin), on retrou­vera égale­ment des cinéastes tout aus­si chevron­nés mais dont les nou­veaux pro­jets ne sont pas sans sus­citer une exci­ta­tion par­ti­c­ulière (Taran­ti­no, Kechiche, Mal­ick) et des auteurs déjà con­fir­més dont les nou­veaux pro­jets con­courent toute­fois pour la pre­mière fois en com­péti­tion (Porum­boiu, Haus­ner, Sachs). À cette liste déjà copieuse s’ajoute une pléi­ade de sig­na­tures à retrou­ver un peu partout dans les autres sec­tions de l’Officielle et les sélec­tions par­al­lèles : Cav­a­lier et Fer­rara (Séances spé­ciales), Refn et Noé (Hors-com­péti­tion), Diaz, Dupieux et Paris­er (Quin­zaine), Ser­ra et Dumont (Un Cer­tain Regard), sans compter les films que révéleront la Semaine de la cri­tique et l’ACID, qui avec la Quin­zaine for­ment un trio défricheur. Que ce cru 2019 tienne ou non ses promess­es, le Fes­ti­val de Cannes a de toute façon le mérite de fig­ur­er un état de la créa­tion et c’est peut-être là son rôle pre­mier, moins d’aligner les bons films ou de repér­er les « valeurs » de demain (Cannes a la fâcheuse ten­dance à trans­former le moin­dre fes­ti­va­lier en bour­si­co­teur – le site Cal­mos en a même fait un jeu) que de met­tre en regard des ten­dances très divers­es. Dans cette per­spec­tive, notre rôle sera mod­este­ment de faire la moitié du chemin : aller à Cannes, pour laiss­er les films venir à nous.