Présen­té à Cannes dans la sec­tion Un cer­tain regard en 2018, In My Room d’Ulrich Köh­ler, con­firme, après Toni Erd­mann de Maren Ade en 2016 et West­ern de Vales­ka Grise­bach en 2017, la vital­ité d’un ciné­ma alle­mand ancré dans le monde d’aujourd’hui, loin de tout cliché his­torique sur l’histoire de l’Allemagne et ses drames (nazisme, Stasi, ter­ror­isme).  Plongeant dans la sci­ence-fic­tion, le film suit d’abord son per­son­nage prin­ci­pal, Armin, un caméra­man quadragé­naire un peu inadap­té à son envi­ron­nement, dans une Alle­magne très réal­iste avant d’en faire le dernier sur­vivant de l’humanité dans une sec­onde par­tie de fic­tion post-apoc­a­lyp­tique. Comme dans ses trois films précé­dents, Bun­ga­low (2002), Mon­tag (2006) et La Mal­adie du som­meil (2011), dont mal­heureuse­ment seul le deux­ième été dis­tribué et remar­qué en France, le cinéaste mon­tre un tal­ent sûr pour tiss­er, au tra­vers des sen­sa­tions élaborées par la mise en scène, toute une série de liens logiques entre les nom­breux thèmes qu’explore le film.

Avant et après cette cat­a­stro­phe qui laisse Armin seul sur terre, In My Room par­le de poli­tique : quelle vie dans le cap­i­tal­isme ? com­ment sur­vivre seul ? ; des généra­tions : faut-il repro­duire l’espèce quand Armin, le dernier homme, ren­con­tre finale­ment Kir­si, la dernière femme du film ? quels rap­ports entre les mem­bres de la famille ? ; des rela­tions entre les humains et les ani­maux ; de la vitesse et de la lenteur ; de la dis­pari­tion : celle de l’humanité et de celle d’un être aimé. Ces ques­tions seront incar­nées à tra­vers une série de plans s’adressant autant aux sens qu’à l’intellect du spec­ta­teur : le ver­tige d’une dernière virée auto­mo­bile en plan sub­jec­tif ; une femme tra­ver­sant fusil dans son dos un champ aux grandes fleurs ; un reportage télé raté au par­lement alle­mand ; un ani­mal sauvage sur­gis­sant dans la nuit ; un homme à cheval ; une autoroute habitée par des porcs.

Deux saisons

Refu­sant d’adopter presque sys­té­ma­tique­ment le point de vue de son per­son­nage pour éviter l’identification à un héros sur­vival­iste, la mise en scène fait une large place à de longs plans patiem­ment con­stru­its. Il s’agit de regarder Armin vivre dans son nou­veau monde, comme le démon­trent plusieurs moments où la caméra ne le suit pas dans l’espace de la scène mais s’immobilise au con­traire pour nous le mon­tr­er agir ou regarder. Le mag­nifique dernier plan, livrant peut-être la clef du titre mys­térieux emprun­té à une chan­son des Beach Boys, est à cet égard exem­plaire. Comme dans La Mal­adie du som­meil, Köh­ler opère au milieu du film une ellipse bru­tale qui scinde en deux saisons, d’une lumière et d’une sen­su­al­ité bien dif­férentes, les épisodes se déroulant après la cat­a­stro­phe. Plus glob­ale­ment, le film est organ­isé autour de puis­sants effets de struc­tures. À la rapid­ité des pre­mières scènes berli­nois­es, suc­cè­dent celles plus lentes où Armin retrou­ve son père et sa grand-mère dans une petite ville. Puis, après la cat­a­stro­phe, dont l’origine restera tou­jours mys­térieuse, les séquences peu­vent se dilater ou s’accélérer. Une alter­nance fréquente de scènes diurnes et noc­turnes, qui offre l’occasion à Patrick Orth, chef opéra­teur réguli­er du cinéaste, de con­stru­ire des images con­stam­ment nuancées, mar­que aus­si l’écoulement du temps et per­met de dévoil­er dans la nuit des appari­tions par­fois mys­térieuses.

In My Room ne fait de ses per­son­nages ni des héros trag­iques ni des mod­èles et pas plus les por­teurs d’un dis­cours. Avec une ironie déli­cate qui car­ac­téri­sait déjà ses films précé­dents, le cinéaste les plonge dans une sit­u­a­tion extra­or­di­naire qui leur per­met de remet­tre à plat les ques­tions aux­quelles ils ont été con­fron­tés avant la cat­a­stro­phe. Il pro­pose au spec­ta­teur d’expérimenter avec eux à tra­vers images et sons, où les trois langues des per­son­nages, alle­mand, ital­ien, anglais, créent un babélisme trou­blant, ce nou­v­el univers où ils sont devenus maîtres du monde et où il faut tout inven­ter. Un univers déployé sur l’écran où “tout ce qui est à voir fig­ure”, comme le souligne Ulrich Köh­ler pour rap­pel­er qu’il ne pra­tique jamais un ciné­ma où le scé­nario métapho­ris­erait une thèse poli­tique. Un univers mys­térieuse­ment beau et angois­sant à la fois, qui porte encore toutes les traces du passé ruiné de l’humanité et que peu­plent les fan­tômes des per­son­nes aimées. Un monde de ciné­ma grand ouvert au spec­ta­teur qui doit l’explorer pour savoir si Armin va enfin sor­tir de “sa cham­bre”.