Le film a à peine com­mencé que, déjà, son nom appa­raît : Mein­hard Neu­mann. En grands car­ac­tères blancs, sur une vue très banale de ter­rain de jeu, dans une petite ville est-alle­mande, l’acteur prin­ci­pal de West­ern est annon­cé comme une star, alors qu’il n’est pour l’instant qu’une sil­hou­ette vague qui, depuis le loin­tain, s’avance douce­ment vers nous. Toute l’ambition du troisième long-métrage de Vales­ka Grise­bach est résumée dans ce détail apparem­ment anodin : trou­bler la quo­ti­di­en­neté la plus plate­ment ordi­naire en révélant sa face cachée, sa part de romanesque. La suite du film vien­dra ain­si porter à son point d’accomplissement ce vers quoi, depuis Mein Stern (2001), la réal­isatrice s’était effor­cée de s’acheminer : don­ner à un incon­nu le rôle que le ciné­ma lui des­ti­nait, offrir à un homme le film – et donc l’aventure – de sa vie.

Un western erratique

Un groupe de tra­vailleurs alle­mands détachés est envoyé dans la province bul­gare, à la fron­tière grecque, pour y con­stru­ire une cen­trale hydraulique. Mein­hard (Mein­hard Neu­mann), le nou­veau venu, observe d’un œil dis­tant les signes de mépris que ses col­lègues adressent aux habi­tants d’un vil­lage voisin et les humil­i­a­tions divers­es qu’ils font subir à ces derniers. Quelque peu soli­taire, il décide de faire con­nais­sance avec les indigènes – qui fig­urent les Indi­ens des west­erns clas­siques. Mais il s’attire, en retour, la méfi­ance des autres tra­vailleurs alle­mands, et en par­ti­c­uli­er celle du chef de chantier, Vin­cent (Rein­hardt Wetrek), qui voit en cet incon­nu au batail­lon un rival poten­tiel. Après un bref pro­logue alle­mand éloigné de tout genre ciné­matographique défi­ni, le réc­it s’articule autour d’un principe, a pri­ori assez sim­ple, de duels et de con­fronta­tions que Vales­ka Grise­bach va déclin­er selon des modal­ités et des échelles dif­férentes. Une scène en par­ti­c­uli­er annonce cette dynamique du duel, en la plaçant de façon très explicite dans une logique de west­ern : cadrés dans un plan d’ensemble, Mein­hard et Vin­cent se font face pour la pre­mière fois sur le chantier bul­gare. Champ/contrechamp : les deux hommes se toisent du regard et d’une cer­taine manière on les sent prêts à dégain­er. À ce moment-là, cut abrupt. West­ern : avec une cer­taine inso­lence, le titre s’inscrit enfin à l’écran. Tout en sig­nalant délibéré­ment son désir de west­ern, Vales­ka Grise­bach matéri­alise ici le rap­port même de son film au genre mythique qu’il va tra­vailler et inter­roger : c’est qu’il s’agit moins d’adapter une gram­maire clas­sique à une réal­ité con­tem­po­raine que de puis­er dans cette gram­maire des formes immé­di­ate­ment par­lantes qui vien­nent don­ner à la nar­ra­tion une struc­ture limpi­de, en même temps qu’elles la con­fron­tent au risque de l’image d’Épinal.

Un risque que Vales­ka Grise­bach prend avec entrain, sans jamais suc­comber aux sirènes de la cita­tion. Car de même que Sehn­sucht (2006) n’était un mélo­drame que par spasmes et par échos, West­ern ne s’avère con­forme à son titre que de façon très indi­recte. Le film com­porte certes son lot de top­iques et de réminis­cences du west­ern hol­ly­woo­d­i­en : ici, une baig­nade mou­ve­men­tée qui rap­pelle une scène d’altercation autour d’un point d’eau dans La Ville aban­don­née (William Well­man, 1948), là, l’érection d’un dra­peau alle­mand au som­met du camp qui, entre autres, évoque la scène finale de Sur la piste des Mohawks (1939) – où Vales­ka Grise­bach sub­stitue à la fer­veur patri­o­tique du film de John Ford une soli­tude très roman­tique face à l’immensité d’une nature sauvage. Mais ces instants, loin d’être figés dans un fétichisme cinéphile, com­mu­niquent surtout un sen­ti­ment d’incomplétude : ce sont des éclats fugi­tifs que West­ern dis­sipe dans ses détours imprévus.

Glissement progressif des signes

De fait, le film cherche moins à soulign­er des rap­ports de force binaires – Bul­gares con­tre Alle­mands, hommes con­tre femmes, justes con­tre cor­rom­pus, Mein­hard con­tre Vin­cent… – qu’à sug­gér­er, par petites touch­es, l’effritement d’un ordre bien établi. C’est par exem­ple, dans la pre­mière scène de repas entre les ouvri­ers alle­mands, cet efface­ment de Mein­hard au sein du groupe – efface­ment non pas osten­ta­toire, mais juste­ment très dis­cret –, qui met légère­ment à dis­tance la viril­ité presque débridée de ses cama­rades : en quelques plans très sim­ples, Vales­ka Grise­bach sug­gère d’emblée une fric­tion entre deux mas­culin­ités aux antipodes l’une de l’autre.

Bien qu’il s’affirme très vite comme un être d’une grande sen­si­bil­ité, en quête d’altérité, Mein­hard n’est lui non plus pas épargné par ce cli­mat d’incertitude et de flot­te­ment des valeurs. C’est ce que vient insin­uer le motif du couteau, qui revient à plusieurs repris­es, con­stru­isant une petite dialec­tique lap­idaire. La pre­mière occur­rence se pro­duit au début du film, lorsque Mein­hard accom­pa­gne quelques col­lègues par­tis cueil­lir des baies dans un champ — lequel s’avère appartenir à un paysan bul­gare : deux habi­tants du vil­lage, qui pas­saient dans le coin, font savoir leur mécon­tente­ment auprès des Alle­mands. C’est alors que l’instigateur du vol sort un couteau et men­ace les deux Bul­gares. Mein­hard ordonne rapi­de­ment à son conci­toyen de ranger son arme : c’est la pre­mière inter­ven­tion du héros en faveur des autochtones. Plus loin, après un inci­dent sur­venu avec Wanko – un ado­les­cent du vil­lage –, l’oncle de celui-ci priera Mein­hard de ne pas ini­ti­er le jeune homme au maniement des armes – couteaux, fusils –, qui sem­blent alors cristallis­er une sorte d’instinct trib­al ; le signe d’une loi du tal­ion aus­si red­outée que réelle­ment prat­i­ca­ble. La promesse à laque­lle il assure ici se tenir, Mein­hard la vio­l­era néan­moins dans le dernier mou­ve­ment de West­ern, au détour d’une scène ellip­tique dans laque­lle il con­fie son canif à Wanko – à la suite de quoi plusieurs Bul­gares lui fer­ont com­pren­dre que, prob­a­ble­ment aveuglé par son désir d’appartenance au groupe des vil­la­geois, il n’a pas su déchiffr­er à temps les aver­tisse­ments et les signes qui lui étaient pour­tant envoyés.

Danse avec Meinhard

C’est peut-être dans cette manière très ténue de jouer avec l’ambivalence des signes et des sig­naux que Vales­ka Grise­bach mar­que le plus net­te­ment son attache­ment au genre. Nom­bre de héros de west­erns du réper­toire, fussent-ils ouverte­ment racistes, maîtrisent en effet par­faite­ment le lan­gage des Indi­ens – que ce soit leur langue à pro­pre­ment par­ler (James Stew­art dans La Flèche brisée, de Delmer Dav­es) ou l’interprétation des traces qu’ils lais­sent dans le plan (John Wayne dans La Pris­on­nière du désert, de John Ford) –, ce qui instau­re une passerelle tan­gi­ble, fût-ce sur le mode du con­flit, entre les deux com­mu­nautés. Dans West­ern, la sit­u­a­tion est donc inverse : Mein­hard, out­re qu’il ne maîtrise pas le bul­gare, n’arrive pas à établir un partage clair entre le signe ami­cal et le signe de dés­ap­pro­ba­tion, l’accueil et le rejet. Si la langue hybride – faite de gestes et de phras­es démem­brées – qui naît des ren­con­tres suc­ces­sives entre Mein­hard et les vil­la­geois per­met d’abolir en par­tie la fron­tière qui les sépare, elle reste dès lors l’objet d’un doute qua­si per­ma­nent.

Pour autant, il serait dom­mage de réduire le film au con­stat d’une incom­préhen­sion générale : jusqu’à la fin, West­ern est un film de mou­ve­ments – mou­ve­ments des corps, mou­ve­ments des cœurs –, qui met au pre­mier plan les revire­ments émo­tion­nels de son héros. La scène de danse – à la tonal­ité très incer­taine – sur laque­lle West­ern se clôt parachève ain­si ce que Mein Stern et Sehn­sucht, à tra­vers des scènes sim­i­laires, avaient déjà quelque peu mis en forme dans l’économie pro­pre à leur réc­it : ce moment décisif et étrange où un per­son­nage, au bord du précipice, s’autorise à s’abandonner à sa douleur autant qu’à sa joie d’être au monde. Cadré de près et de pro­fil, isolé au sein du plan, à l’écart de l’effervescence col­lec­tive : c’est dans sa danse légère­ment désyn­chro­nisée que l’on quitte Mein­hard – on l’imagine rejoin­dre la jeune Nicole qui, dans une belle scène de Mein Stern, finis­sait par danser seule dans une boîte de nuit, et Markus, le héros de Sehn­sucht, dont on n’a pas oublié la danse très libre, sur un tube de Rob­bie Williams, dans une scène cru­ciale du film. C’est bien cet aban­don de la mise en scène à la danse un peu désac­cordée du héros qui achève ici d’épaissir le mys­tère de ce West­ern tourné vers l’Est : Mein­hard Neu­mann et Vales­ka Grise­bach empor­tent avec eux, dans ses dernières inflex­ions con­tra­dic­toires, le secret de leur film.