Ines, con­sul­tante alle­mande expa­triée en Roumanie, reçoit la vis­ite impromptue de son far­felu de père, Win­fried. Par oisiveté, amour pater­nel ou esprit de con­tra­dic­tion, celui-ci s’acharne à la détourn­er de son sérieux monacal en s’introduisant dans son envi­ron­nement pro­fes­sion­nel sous les traits dis­gra­cieux et den­tus du per­son­nage qu’il s’est inven­té, Toni Erd­mann.

Le troisième film de Maren Ade réus­sit, sur un reg­istre comi­co-social, un numéro d’équilibriste rare : rieur, décalé, évi­tant lour­deur et excès de zèle, il parvient à mon­ter, der­rière le por­trait d’une rela­tion fil­iale ten­due, un puis­sant dis­posi­tif de mise en doute du réel. La réal­isatrice alle­mande, que l’on con­nais­sait pour Every­one Else, éla­bore ici un film qui a quelque chose du drame shake­spearien, con­stru­it autour d’un bouf­fon d’un genre nou­veau, mélan­col­ique et ger­manique, touchant par son jeu comique à une forme de dis­cours philosophique.

Le travail du rire

Ce comique-là, pincé, naît de l’incertitude per­ma­nente d’avoir affaire à une mas­ca­rade. Une des pre­mières scènes inscrit le spec­ta­teur dans le rôle de l’attrapé, lorsque Win­fried piège un livreur en se présen­tant à la porte sous les traits d’un étrange gail­lard qui attend un col­is piégé: décou­vrant le per­son­nage pour la pre­mière fois, le spec­ta­teur se laisse bern­er et est pris du même ver­tige d’incertitude que le livreur. Désor­mais, intime­ment affec­té par l’effet du masque, le spec­ta­teur peut cess­er de pren­dre pour argent comp­tant les jeux de rôle de Win­fried et jouir d’un ressort comique d’un autre ordre, né de l’attente, de la sur­prise et de l’étrangeté de chaque nou­velle appari­tion, et du plaisir de con­tem­pler les per­son­nages se laiss­er piéger les uns après les autres. Ce côté «caméra cachée» du film est réjouis­sant, mais serait bien lim­ité s’il n’était pas dou­blé d’une prise à par­tie indi­recte d’Ines, con­trainte de don­ner le change, coincée dans ce jeu de dupes expo­nen­tiel, actrice mal­gré elle de cette fic­tion qui lui est des­tinée. Au fur et à mesure de l’avancée du film, alors que les can­u­lars pren­nent des pro­por­tions inat­ten­dues et jouent d’une étrangeté de plus en plus physique, ce tra­vail de sape con­t­a­mine l’ensemble du regard et devient un proces­sus de mise en doute du réel et de désig­na­tion du masque social.

Conseil en stratégie

On l’aura com­pris, les fauss­es dents du per­son­nage fonc­tion­nent comme un faux-nez, un attrape-nigaud dans l’économie même de l’œuvre, qui, loin de ressem­bler à «un film qui fait du bien», se révèle à son meilleur comme véri­ta­ble­ment grinçant. Le regard porté sur le monde du tra­vail, en par­ti­c­uli­er, est acéré. Ines est con­sul­tante dans un cab­i­net de con­seil inter­na­tion­al et essaye de faire ses preuves dans l’antenne roumaine de l’entreprise. Ce lieu extrême­ment nor­mé, mas­culin, com­péti­tif, est le dis­posi­tif par­fait pour qu’un grain de sable de la taille de Toni men­ace joyeuse­ment d’en per­turber la mécanique. Au-delà de l’intérêt de voir un film con­quérir ce genre d’entreprise comme lieu de fic­tion, trop rare à l’écran, on peut saluer la capac­ité de Maren Ade de par­venir à nous faire rire sans car­i­ca­ture des ter­ri­bles cab­i­nets de con­seil type McK­in­sey, de leurs réu­nions de tra­vail angois­santes, de la dureté des rap­ports de force qui s’y nouent, de leur rôle fausse­ment pre­scrip­teur dans les straté­gies économiques des entre­pris­es. La com­préhen­sion par Ines que son tra­vail d’expert n’est en fait qu’un leurre, une fic­tion d’expertise des­tinée à cau­tion­ner les ori­en­ta­tions straté­gies des PDG, s’inscrit par­faite­ment dans le méta-dis­cours fic­tion­nel du film tout en séduisant pour son acuité sociale.

Le corps de Sandra Hüller

Mais si le film titre sur son per­son­nage fic­tif, c’est bien Ines qui attire toute l’attention de la caméra. Dans son com­bat pour le con­trôle pro­fes­sion­nel, affec­tif, sex­uel, pour le tra­vail et la réus­site, Ines est un per­son­nage douloureux, sac­ri­fi­ciel, plom­bé par un esprit de sérieux masochiste. Le vis­age dur, fer­mé, antipathique, le corps rugueux, elle vit dans un rap­port de force per­ma­nent avec son entourage, que parvient à incar­n­er avec un grand aplomb, dans tout son corps, l’actrice alle­mande San­dra Hüller. Le per­son­nage gagne en sym­pa­thie à mesure que les efforts ridicules de son père l’acculent dans une posi­tion de vic­time poten­tielle. Prenant part mal­gré elle au jeu, elle explose lors d’une scène de fête d’équipe hal­lu­ci­nante, lors de laque­lle elle com­prend la puis­sance du jeu social et la capac­ité qu’elle a à méta­mor­phoser le réel en changeant ses règles – en l’occurrence, en rece­vant ses col­lègues dans le plus sim­ple appareil.

Mais le bas­cule­ment men­tal d’Ines a en fait moins à voir avec une prise de con­science pro­fes­sion­nelle qu’avec une défaite dans la guerre de tranchée men­tale qui l’oppose à son père et qui la con­duit à embrass­er pleine­ment la pen­sée filoute de son envahisseur. Car der­rière les sima­grées de son per­son­nage titre, Maren Ade racon­te une rela­tion père-fille d’une rare inten­sité psy­chologique, un com­bat amoureux sub­lime autour d’un non-dit famil­ial gor­di­en, ten­du, matrice d’une rela­tion fil­iale can­ni­bale et pour­tant sal­va­trice. C’est cette capac­ité du per­son­nage de Toni Erd­mann à se pos­er en pierre de touche d’une his­toire famil­iale, pro­fes­sion­nelle et psy­chologique, qui fait de l’œuvre de Maren Ade un film gar­gantuesque remar­quable.