Sobre­ment (ou pom­peuse­ment) inti­t­ulé “Beirut” dans sa ver­sion d’origine, Opéra­tion Bey­routh se présente donc comme un film-cat­a­logue, ressas­sant en 1h50 une vision qui se voudrait englobante de la cap­i­tale libanaise, durant sa péri­ode la plus som­bre (la guerre civile de 1975 à 1990). Dix ans après avoir quit­té la ville, un ex-diplo­mate améri­cain, Mason Skiles, est ren­voyé sur place, en 1982[1], afin de négoci­er la libéra­tion de son ancien parte­naire, pris en otage par la mil­ice pales­tini­enne (l’OLP), prin­ci­pale bel­ligérante de la guerre civile[2]. Le film débute ain­si par un panora­ma éclaté du Liban des années 1970, s’appuyant sur la vision nos­tal­gique des Libanais, qui voy­aient le pays comme un halo de lib­erté qua­si utopique (au cœur d’une zone géopoli­tique brûlante), avant d’effectuer un saut tem­porel.

Conquêtes orientales

L’enjeu est pour­tant de taille : oser revenir sur une péri­ode his­to­ri­ographique dif­fi­cile à saisir dans sa glob­al­ité, et ce encore de nos jours (même si la décen­nie la plus com­plexe, entre 1975 et 1982 donc, est ici omise). Alors même que les pro­duc­tions libanais­es rechig­nent à dévelop­per les pro­jets sur le déroule­ment de la guerre (autant par manque d’informations solides que par souci poli­tique)[3], il est donc à pre­mière vue éton­nant de voir un pro­jet améri­cain abor­der si crâne­ment le sujet. Le scé­nario opte pour­tant pour un genre cal­i­bré, le film d’espionnage et le thriller poli­tique, dont le principe repose en général sur une totale lis­i­bil­ité des enjeux — des objec­tifs clairs et cen­tral­isés (élim­in­er une cible, récupér­er un indi­vidu, etc…) — alors même que le con­flit libanais bril­lait par son illis­i­bil­ité. Il s’agit donc ici plutôt d’imposer un scé­nario à son envi­ron­nement con­textuel, et non vrai­ment l’inverse.

Le prob­lème s’avère donc inhérent à la plu­part des pro­duc­tions améri­caines exportées en milieu exo­tique : impos­er un réc­it de traque et une mécanique bien huilée mal­gré tout, au détri­ment de l’arrière-plan his­torique (on pour­rait rem­plac­er l’OLP par l’armée du Mah­di et replac­er l’histoire en pleine guerre d’Irak, à Nad­jaf, en 2004, cela ne chang­erait finale­ment pas grand-chose au con­tenu). De la guerre civile libanaise, Opéra­tion Bey­routh ne tire finale­ment que des images-rumeurs, reposant sur les quelques traces visuelles du con­flit (les célèbres pho­togra­phies de Bey­routh en ruine imbriquées dans l’imaginaire des années 1980[4]) vague­ment recon­sti­tuées à Tanger.[5]

Vision fragmentée

L’espace est ain­si tamisé, élagué, brassé aléa­toire­ment selon les besoins des péripéties. Et si le film a le mérite d’évoquer les lignes de démar­ca­tion du cen­tre de Bey­routh, séparant la ville en deux par­ties (les Chré­tiens à l’est, les Musul­mans à l’ouest) par la présence régulières de check­points tenus par les mili­ciens[6], les espaces en eux-mêmes ne sont pas vrai­ment délim­ités, les pro­tag­o­nistes tra­ver­sant l’ensemble de la ville sans grande restric­tion. L’ouverture du film résume finale­ment toute cette con­fu­sion géo­graphique, par sa manière d’employer quelques images d’archives épars­es présen­tant le par­adis libanais (on y voit des filles en biki­ni, des hommes faire du jet-ski, des belles mon­tagnes enneigées) et de résumer la ten­sion générée par l’arrivée des réfugiés pales­tiniens à coups de métaphores un peu sim­plistes (le per­son­nage prin­ci­pal prenant l’image d’une auberge prise d’assaut pour expli­quer la sit­u­a­tion à des ressor­tis­sants étrangers). Lors du retour au Liban, Skiles redé­cou­vre ain­si le pays, et le réal­isa­teur Brad Ander­son, pour l’accompagner, mul­ti­plie les gros plans touris­tiques, selon l’idée para­doxale d’un éta­lage de détails anodins et anec­do­tiques — notam­ment l’hétéroclicité qua­si sur­réal­iste et inso­lite pour tout étranger au Liban (un plan peut retenir l’attention, des femmes entière­ment voilées, suiv­ies de deux nonnes). Esti­mant alors sa tâche con­textuelle accom­plie, la mise en scène peut donc libre­ment dérouler son réc­it de cours­es-pour­suites et de négo­ci­a­tions mus­clées, imi­tant les canons du genre de John Le Car­ré. S’appuyant sur un visuel un peu imper­son­nel, à mi-chemin entre le fil­tre sev­en­ties et léché d’Argo et la ner­vosité tri­cotée de la série Home­land (héritée de Paul Green­grass et Doug Liman), cette représen­ta­tion du Liban et cette his­toire d’espions ne s’éloignent hélas jamais des pon­cifs atten­dus.

Notes

Notes
↑1 Une date charnière du con­flit, cor­re­spon­dant à l’entrée en jeu de l’armée israéli­enne.
↑2 Les prin­ci­paux groupes armés se com­posent des Forces Libanais­es chré­ti­ennes (par­mi lesquelles plusieurs grou­pus­cules coex­is­tent et par­fois s’affrontent), l’armée libanaise, le par­ti social­iste pro­gres­siste druze, ou encore le par­ti chi­ite Amal.
↑3 Si l’on excepte les quelques timides incur­sions (West Beirut de Ziad Doueiri, ou Go Home de Jihane Chouaib, entre autres).
↑4 Cet imag­i­naire des ruines urbaines au Moyen-Ori­ent a depuis été rem­placé par l’Irak et la Syrie.
↑5 Il faut recon­naître que la ressem­blance entre les deux villes est tout de même par­fois frap­pante, même si le réc­it brasse les espaces de manière totale­ment aveu­gle : Bey­routh est en effet con­sti­tué d’un ensem­ble de villes-quartiers aux cul­tures épars­es et aux reliefs var­iés (Berj Ham­moud, le quarti­er pop­u­laire arménien hyper-encom­bré, Achrafyé, le quarti­er chic chré­tien, plus en hau­teur, le cen­tre-ville au bord de la mer, etc…).
↑6 Cela con­stitue d’ailleurs l’une des images trau­ma­tiques du con­flit libanais, les con­trôles réguliers et les exé­cu­tions aléa­toires selon la reli­gion de l’individu, un épisode douloureux encore vif au Liban, au point d’en avoir per­pé­tué l’hostilité com­mu­nau­taire jusqu’à aujourd’hui. Voir la sor­tie, en 2018, de L’Insulte de Ziad Doueiri.