Le fris­son qui survient dans l’impressionnante dernière séquence — sur l’autoroute, le frêle scoot­er de l’une des trois héroïnes est dépassé avec fra­cas par un gigan­tesque camion trans­portant une stat­ue mon­u­men­tale de Mar­i­lyn Mon­roe qui n’en finit pas de patron­ner le film — exalte : Les anges por­tent du blanc relève de la prouesse. Par son sujet frontale­ment pam­phlé­taire (la con­di­tion fémi­nine exécrable dans la Chine con­tem­po­raine) et son dis­posi­tif formel (con­struc­tion scé­nar­is­tique à la fois chorale et enchâssée), le film est mas­sif en apparence mais détonne par un équilib­risme hale­tant, ten­du entre une sécher­esse de ton et la sen­sa­tion presque liq­uide d’une nar­ra­tion qui se déploie par vagues défer­lantes. Il fal­lait pour­tant un cer­tain tact pour agencer un syn­op­sis aus­si ren­tre-dedans : deux col­légi­en­nes sont vio­lées par un homme d’affaires dans un motel d’une petite sta­tion bal­néaire, seule la jeune récep­tion­niste est témoin de la scène grâce à la vidéo de la caméra de sur­veil­lance tan­dis qu’une avo­cate se charge de révéler l’affaire au grand jour. La réal­isatrice prend à con­tre-pied son réc­it : au lieu d’appuyer sur les aspects les plus sor­dides pour mieux édi­fi­er, au risque de s’y com­plaire, elle les sub­lime par une vir­tu­osité qui en fait un objet de pure mise en scène.

Gigantisme et petites mains

Sans aucun temps mort, Les anges por­tent du blanc saisit par sa maîtrise du rythme et des échelles des regards : chaque séquence sem­ble être filmée au présent tant elle colle à la res­pi­ra­tion et à l’horizon de ses per­son­nages. Mieux, les pas­sages d’un point de vue à un autre — qui impliquent donc une nav­i­ga­tion per­ma­nente entre trois com­préhen­sions dif­férentes du monde, selon qu’il s’agisse d’une scène vue par l’une des fil­lettes, par Mia, la jeune employée de l’hôtel à peine majeure ou par l’avocate, plus âgée et plus aisée — ne calent pas et nim­bent le mon­tage d’une vir­tu­osité qui échafaude une mon­tée en ten­sion con­stante, sans jamais que celle-ci ne cède à l’outrance. For­cé­ment, une telle puis­sance déli­cate dans un brûlot poli­tique ren­voie aux films de Jia Zhang-ke. Mais Vivian Qu reprend moins le tra­vail sur le cadre du réal­isa­teur de A Touch of Sin que son sens du décor mon­u­men­tal. Le parc d’attraction qui est en cours de con­struc­tion sur la plage où trône la sil­hou­ette gigan­tesque de Mar­i­lyn — dans la célèbre pos­ture de Sept ans de réflex­ion, la robe blanche soulevée par l’air qui s’échappe d’une bouche de métro — déréalise le paysage : les énormes struc­tures en métal et en plas­tique devi­en­nent des formes qua­si expéri­men­tales qui domi­nent voire engloutis­sent les acteurs (les deux ado­les­centes jouent dans un enton­noir strié de jaune et de bleu qui envahit tout le cadre). Ain­si défor­mées, les pro­por­tions de ces édi­fices surlig­nent la nature fac­tice et dérisoire de la Chine con­tem­po­raine, déjà relevée par la présence sur­plom­bante du bar­rage des Trois Gorges dans Still Life ou, en sens inverse, la minia­tur­i­sa­tion des mon­u­ments les plus touris­tiques de la planète dans le parc de The World.

Si les per­son­nages de Jia ne fai­saient que déam­buler hagards dans ces décors, per­clus par une détresse de la moder­nité presque anto­nion­i­enne, ceux de Qu au con­traire se débat­tent. En cela, Les anges por­tent du blanc emprunte aus­si une cap­ta­tion vital­iste, proche d’un procédé doc­u­men­taire et s’avance, d’une cer­taine façon, comme le corol­laire fic­tion­nel à Argent amer, le dernier film en date de Wang Bing : même immer­sion dans les bas-fonds urbains, même atten­tion aux petites mains qui s’activent et grouil­lent der­rière les par­avents con­sen­suels et touris­tiques, même expo­si­tion bru­tale d’une société rompue à la vio­lence et per­fusée à l’argent, même enjeux formels de cir­cu­la­tions, de flux et de reflux d’images. Il est réjouis­sant de voir un film au pro­jet si théorique (on sent que la vari­a­tion des sit­u­a­tions sociales des trois héroïnes tend à faire pan­el et cherche à nour­rir un exposé « La Con­di­tion des femmes en Chine en 2018 à tra­vers trois exem­ples ») se cram­pon­ner coûte que coûte aux êtres qu’il manip­ule, refu­sant ain­si tout moral­isme angélique : si Mia cherche à mon­nay­er son témoignage et les preuves du crime au plus offrant, peu importe ses inten­tions, c’est que c’est aus­si une ques­tion de survie impos­si­ble à nég­liger. Pas de pen­sée englobante prédéfinie : Vivian Qu observe plus ses per­son­nages qu’elle ne les dirige engluées dans une zone de gris, fron­tière trou­blante entre l’acteur et le témoin. Cela rend d’autant plus fort de sen­ti­ment de sol­i­dar­ité qui, sans aller de soi, naît et se ren­force à mesure que le film avance, insub­mersible. Penser une con­ver­gence à con­quérir, en Chine d’abord, dans le reste du monde ensuite : Les anges por­tent du blanc sem­ble s’apparenter à un hymne mis en image, la con­fronta­tion finale sur l’autoroute entre Mia et la stat­ue de Mar­i­lyn que l’on vient de déboulon­ner le con­firme.