L’ampleur émo­tion­nelle déployée par le magis­tral The Rid­er prend para­doxale­ment source dans son dis­posi­tif min­i­mal­iste : un ton doux et patient, une nar­ra­tion élimée, un por­trait intime. Surtout un por­trait : le nou­veau film de Chloé Zhao (trois ans après le très réus­si Les Chan­sons que mes frères m’ont appris­es) est d’abord le réc­it d’une irrup­tion, celle d’un acteur dont les pre­miers pas sur grand écran sont déjà inou­bli­ables. Brady Jan­dreau – dans un rôle très proche de sa pro­pre vie – est insai­siss­able : cow­boy blessé dans sa chair après une chute lors d’un rodéo (il porte, au début du film, une large plaie recousue qui le défig­ure, le crâne estropié), il est une gueule cassée, une tête folle si puis­sante que la fébril­ité de son corps et de son esprit, la retenue de son jeu et son regard fuyant ne sug­gère jamais une quel­conque faib­lesse. Au con­traire, il est un cheval fou, rem­pli d’orgueil et de vio­lence que son physique ruiné ne peut lui per­me­t­tre d’exprimer. Il emprunte au règne ani­mal son instinc­tiv­ité : on sent, der­rière l’épuisement du corps, un car­ac­tère indompt­able, une présence qui ne peut se con­former au cadre imposé par la caméra que ce soit dans ses gestes, ses atten­tions, ses obses­sions. Et pour­tant, cette détresse ne sem­ble être tournée que vers une bon­té inaltérable, un sens de l’écoute et de l’entraide, une sen­si­bil­ité supérieure. La grandeur de la réal­isatrice réside dans son refus obstiné de dom­i­na­tion d’un créa­teur sur sa créa­ture, d’en faire une bête de foire mal­léable et extrav­a­gante. Elle s’efface et laisse s’épanouir toute sa pro­fondeur.

Sai­sis­sante effigie qui porte en elle le poids d’un paysage et de son his­toire : le ciné­ma de Chloé Zhao se place dans la lignée de celui de Jeff Nichols où le lieu mis en scène char­rie tant de sou­venirs et de cha­grins qu’il en devient écras­ant et impos­si­ble à fuir. À l’instar des per­son­nages de Shot­gun Sto­ries, ceux des Chan­sons que mes frères m’ont appris­es et de The Rid­er sont per­clus par un sor­tilège, un sta­tisme presque méta­physique, une damna­tion du passé et de ses derniers ves­tiges sur un sol gorgé de douleur. À tra­vers les fig­ures de l’Amérique qu’il représente, ce sec­ond long-métrage est un miroir du pre­mier : les cow­boys répon­dent aux indi­ens, le rodéo aux rites chamaniques, les décom­bres du west­ern et du rêve pio­nnier à ceux d’une civil­i­sa­tion autochtone. L’horizon dans The Rid­er est désolé : de vastes plaines déser­tiques s’étendent à perte de vue et ne lais­sent appa­raître, près des habi­ta­tions, que des ter­rains vagues d’où sur­gis­sent des car­cass­es de voitures, des déchets, des tombes. Des grands espaces mythi­fiés par le ciné­ma, il ne reste plus qu’un monde englouti, une Atlantide ago­nisante où les héros d’antan, fatigués et vul­nérables, atten­dent sere­ine­ment leur dis­pari­tion. Le film décèle toute la con­fu­sion de cette intem­po­ral­ité : aux con­fins du monde mod­erne, tous les sou­venirs (exploits équestres ou pho­tos de famille) sur­gis­sent par l’intermédiaire de télévi­sions, smart­phones ou tablettes, objets tech­nologiques qui parais­sent anachroniques par antic­i­pa­tion.

L’histoire fatiguée

La douceur et la sim­plic­ité de la mise en scène de Zhao trou­vent leur rai­son d’être dans ce ter­ri­toire cré­pus­cu­laire et apaisé : faite d’éclats impres­sion­nistes, proche de la cap­ta­tion doc­u­men­taire – ren­for­cée par l’écriture de per­son­nages calqué sur la réal­ité de ceux qui les incar­nent – et nour­rie par une intim­ité qui n’est jamais intru­sive, elle filme Brady et ses proches comme mem­bres à part entière d’une har­monie, témoins d’un retour à l’état de nature où toutes les fron­tières (si cru­ciales dans la déf­i­ni­tion du west­ern et de l’histoire de l’Amérique) se brouil­lent. D’origine Sioux-Lako­ta, les per­son­nages de The Rid­er ont le vis­age pâle et une vie de cow­boys. Les hommes et les chevaux, véri­ta­bles alter egos, se parta­gent l’espace de façon équitable et avec évi­dence, incar­nant aus­si bien des êtres com­plé­men­taires et ami­caux que la men­ace prin­ci­pale à la survie de l’autre. Tout porte à croire que ce monde en déshérence est imprégné d’un syn­crétisme mag­ique, qui emprunte autant aux chamans et aux totems que l’on aperçoit au fond d’un plan qu’à la croy­ance dans le rodéo, cul­ture pop­u­laire élevée au rang de reli­gion. Au cen­tre, Brady Black­burn est un demi-dieu déchu : anci­enne star – il est arrêté par de jeunes fans dans un super­marché pour pren­dre une pho­to – il ne peut plus pra­ti­quer sa pas­sion sur ordre médi­cal. Son don se déplace : de cav­a­lier hors pair, il devient dresseur et c’est grâce à la minu­tie et la ten­dresse des gestes qu’il prodigue que les plus rugueux des ani­maux se cal­ment et pren­nent con­fi­ance. Au-delà de l’aspect très choré­graphique que pren­nent les séquences con­sacrées à ce dres­sage, Zhao sonde une sorte de lan­gage incon­nu et incer­tain.

Se dévoile alors peu à peu le cœur de The Rid­er : la trans­mis­sion, qu’elle soit dres­sage, réé­d­u­ca­tion ou héritage, imprègne toutes les dimen­sions du long-métrage. La puis­sance du film ne peut se dépar­tir d’un autre per­son­nage qui, depuis sa pre­mière appari­tion, hante chaque image comme un cauchemar : Lane, le meilleur ami de Brady, lui aus­si vic­time d’un acci­dent de rodéo et dont le des­tin ne lui a pas accordé la même sec­onde chance en le lais­sant dans un état végé­tatif, à peine capa­ble de gémir. Par des gestes mimé­tiques à ceux qu’il utilise pour débour­rer les ani­maux, le jeune cow­boy s’évertue à recréer les sen­sa­tions de la piste pour extir­p­er son cama­rade de la monot­o­nie de son enfer­me­ment men­tal. La sen­si­bil­ité de la réal­isatrice fait des mir­a­cles : là où la séquence avait tout pour redou­bler de mièvrerie un peu obscène, elle y saisit une can­deur authen­tique, une affec­tion immé­di­ate et ter­ror­isée qui en décu­ple l’émotion. De miroirs en miroirs, chaque rela­tion entre per­son­nages est dépen­dante des autres. L’amitié frater­nelle et la cul­pa­bil­ité d’être valide qui fonde le regard de Brady sur Lane ren­voie à la pureté de sa com­plic­ité avec Lily, sa sœur atteinte d’autisme mais douée d’une vivac­ité des plus vital­istes. Ils sont les deux anges gar­di­ens, l’un spec­tre de la mort, l’autre pure énergie.

Là est la force du ciné­ma de Chloé Zhao : mon­tr­er la tristesse du monde avec une pudeur telle qu’il ne peut en sur­gir que de la grâce et de la lumière. Comme dans Les Chan­sons que mes frères m’ont appris­es, elle place sa caméra avec une rigueur qui la défend de toute approche pater­nal­iste : en restant con­stam­ment à hau­teur de la croy­ance de ses per­son­nages,  la réal­isatrice s’installe dans leur rythme et mag­ni­fie leurs pos­si­bles. L’humilité qui se dégage de cette métic­u­losité emplit chaque plan d’un lyrisme imma­nent qui imprègne la terre et les hommes et ne cherche qu’à explos­er dans des séquences lumineuses et poignantes, dans un geste de pure sub­li­ma­tion musi­cale. Cette acuité et cet human­isme généreux ne cherchent jamais à « ren­dre leur dig­nité » à ces pau­vres âmes, mar­ginales et érein­tées, comme s’il s’agissait d’une faveur accordée d’en haut. Au con­traire, Zhao ne fait que capter leur grandeur endormie et promet, dis­crète­ment, d’en être le témoin.