Samuel Benchetrit peut sans doute regret­ter l’enrobage fran­chouil­lard et adipeux de son nou­veau film Chien : une mise en scène plus léchée, faite de grand angles et de trav­el­lings arrière, ajouté à un cast­ing inter­na­tion­al branché et son petit théâtre cynique gra­tu­it aurait pu avoir les mêmes hon­neurs que les films de Yor­gos Lan­thi­mos dans les grands fes­ti­vals inter­na­tionaux. Le six­ième long-métrage du réal­isa­teur d’Asphalte n’a pour­tant rien à envi­er au style du cinéaste grec : il lui reprend son moteur nar­ratif – des corps dras­tique­ment con­traints par les règles d’un jeu per­vers – et son ton bla­fard qui se dépose sur des per­son­nages-mar­i­on­nettes. Même morgue, même plaisir puni­tif, à ceci près qu’il ne s’agit pas ici de bro­carder la classe bour­geoise mais de jouir de la morosité d’une classe moyenne de zone indus­trielle périphérique. Jacques Blan­chot (Vin­cent Macaigne), après avoir été plaqué par sa femme (Vanes­sa Par­adis), puis viré de son tra­vail dans un mag­a­sin de pein­ture et con­traint de vivre dans un hôtel d’aire d’autoroute, ren­con­tre Max (Bouli Lan­ners), le patron d’un che­nil qui pousse l’humiliation jusqu’à le forcer à se com­porter comme un chien et à le dress­er en con­séquence.

Petit malaise appliqué

La seule ques­tion qui advient devant Chien est : à quoi bon ? Passé l’agacement face à ce tun­nel de cru­auté facile – dont la final­ité vio­lente est si prévis­i­ble : « faire enrager l’animal qu’on a en nous » comme seule exu­toire à la dépres­sion sociale – il y a beau­coup de tristesse de voir Vin­cent Macaigne être pris à son pro­pre jeu. Sou­vent enfer­mé dans des rôles de Droopy neurasthénique mais attachant – avant d’être devenu car­i­cat­ur­al – l’acteur voit ici son image de « chien bat­tu » com­prise au pied de la let­tre par un réal­isa­teur qui pro­jette ses petits fan­tasmes sadiques sur lui. Benchetrit n’est jamais dans la recherche d’un quel­conque con­traste qui viendrait com­penser la dureté de ce que subit son per­son­nage : lumière crue, décadrages styl­isés, décors pathé­tiques (la mai­son ressem­ble à un agence­ment de pièces-témoins vis­i­bles dans les allées d’Ikea, le mag­a­sin de pein­ture lugubre avec sa devan­ture délavée par le temps, la cham­bre d’hôtel pareille à une cel­lule de prison). La suc­ces­sion d’angles très dis­gra­cieux sur le vis­age et le corps de Macaigne pour surlign­er son dou­ble men­ton, sa calvi­tie et son embon­point (ce dernier se voit même affublé d’habits les plus ringards pos­si­bles) rajoutent au cal­vaire : impos­si­ble que dans un tel accou­trement puisse émerg­er un trait d’intelligence. La méchanceté du réal­isa­teur – qui adapte son pro­pre roman – est de dou­bler cette inca­pac­ité à la rébel­lion à un cer­tain masochisme libéra­teur : ce n’est seule­ment que quand il aura accep­té sa con­di­tion canine que Jacques pour­ra se libér­er du joug de son maître. Ou com­ment Benchetrit légitime lui-même son pro­pre sys­tème fer­mé.

À quoi bon, donc. On pour­rait penser que Chien, bien que peu aimable, touche des cordes sen­si­bles, usant de la sécher­esse de son ton pour éla­bor­er un sens de l’absurde et du malaise aigu­isé. Il n’en est rien : son humour noir est à la taille de ses per­son­nages, petit et minable (à peine expul­sé de chez lui, Jacques vide ses économies pour acheter un petit chien – dont on souligne une poten­tielle ressem­blance avec Hitler – qui, dans la séquence suiv­ante, se fait écras­er par un bus au bord de la route). Mal­gré tous ses effets de manche et son autosat­is­fac­tion, le film n’est jamais vrai­ment dérangeant tant il s’applique à façon­ner ses petits sketchs au poil, veil­lant à ce que la gra­da­tion dans la déshu­man­i­sa­tion soit par­faite­ment pro­gres­sive. Il est donc là, le comble de ce petit ciné­ma qui s’amuse de met­tre des coups de pied au cul à ses per­son­nages et ses spec­ta­teurs : il le fait en pan­tou­fles.