Que racon­te Jusqu’à la garde ? De prime abord, on pour­rait croire que le pre­mier long-métrage de Xavier Legrand s’attelle à insuf­fler par l’entremise d’un père inquié­tant (joué par Denis Méno­chet) une ten­sion de thriller, voire de film d’horreur, à un drame ordi­naire (une famille en plein divorce). Ce faisant, le film sem­ble faire du fam­i­li­er (le père) une fig­ure d’altérité (« l’Autre », comme l’appellent sa fille et son fils) pour mieux approcher la fron­tière qui sépare l’amour étouf­fant de la mon­stru­osité. Or, con­traire­ment aux apparences, le film ne suit pas exacte­ment ce cap mais sub­or­donne plutôt le réc­it, bal­adé entre deux gen­res (la chronique et le thriller), à une mécanique scénique qui se révèle être son véri­ta­ble « sujet », soit son objet de tra­vail. La pre­mière scène donne le la : une juge pour enfants audi­tionne les deux par­ents. Les faits sont présen­tés (et con­testés), les argu­ments con­tra­dic­toires se suc­cè­dent, les avo­cats pren­nent la parole, les par­ents aus­si, les déc­la­ra­tions des enfants sont lues. Et puis, enfin, la juge indique qu’elle a pris sa déci­sion con­cer­nant la garde du petit dernier (« Bon », opine-t-elle), qu’elle com­mu­ni­quera ultérieure­ment.

La séquence ne con­stitue pas seule­ment le pro­logue du film, elle donne la struc­ture de la total­ité des scènes, qui repose à chaque fois sur le même sché­ma : mise en place de la sit­u­a­tion, latence pour ménag­er un sus­pense, et puis acmé, qui con­siste soit en une bouf­fée de vio­lence, un silence qui en dit long, une crise de larmes sur­prenante, mais aus­si, dans une logique de con­tre­coup, en une sus­pen­sion de l’intensité – une course qui soudain s’arrête ou, ici, une déci­sion actée (« Bon ») mais pour­tant dif­férée. On peut s’étonner qu’au milieu des dithyra­mbes (« la claque », « le choc ») que le film a reçu à sa sor­tie, per­son­ne n’ait relevé qu’il répé­tait in fine dix, quinze, vingt fois la même struc­ture dra­ma­tique, artic­ulée autour du duo latence-explo­sion. Ou encore que cette struc­ture, favorisant l’ambiguïté et la sus­pen­sion du sens, n’était guère là en fin de compte pour ren­dre compte de l’ambivalence de ce père à la fois sincère­ment meur­tri par le divorce et indé­ni­able­ment nocif pour ses proches.

Système autonome

Un exem­ple, qui con­firme l’autonomie de la mécanique scénique par rap­port à ce que le film sem­ble racon­ter : il s’agit d’un élé­ment de réc­it décon­nec­té de l’intrigue prin­ci­pale, auquel le père ne par­ticipe pas, et qui se retrou­ve par ailleurs ensuite lais­sé à l’abandon. Joséphine, la fille aînée, reçoit un tex­to de son petit copain : « Préviens-moi quand tu l’auras fait ». À la scène suiv­ante, elle s’enferme der­rière une porte dans les toi­lettes de son lycée. La caméra reste au seuil, le sac de l’adolescente tombe par terre, le plan dure alors que seuls les mou­ve­ments de chaus­sures de la jeune fille traduisent ses affects et émo­tions. Et puis, comme atten­du, un petit embal­lage est jeté sur le sol, un jet d’urine reten­tit, et enfin quelques san­glots étouf­fés ponctuent la scène. L’adolescente est-elle enceinte ? Que va-t-il se pass­er ? On ne saura jamais, et au fond la réponse n’a aucune impor­tance, de même que l’événement est par­faite­ment inutile dans le mou­ve­ment général du film ou même du per­son­nage de Joséphine : la seule chose qui compte, c’est le sus­pense inhérent à la sit­u­a­tion, le petit fris­son nerveux qui précède l’attente de quelque chose et qui est ici redou­blé par la son­ner­ie d’un télé­phone (à l’instar de l’alarme de la voiture du père, qui traduit en une cadence de petits bips le crescen­do des scènes qui s’y déroulent).

On pour­rait à la rigueur recon­naître au film cette sin­gu­lar­ité, celle de faire le pari d’une con­struc­tion fondée sur la répéti­tion, si la mécanique ne se révélait pas à la longue un peu mal­hon­nête par son exploita­tion de l’étrangeté du père selon les besoins du réc­it d’aménager une ten­sion. En effet, passé la scène (peut-être la meilleure) où l’homme, enfin, revoit son épouse et fond en larmes dans ses bras, le film délaisse son point de vue ambigu pour ne faire du per­son­nage qu’une men­ace extérieure, à la manière (mais à la manière seule­ment) du pas­teur joué par Robert Mitchum dans La Nuit du chas­seur. Le film tourne dès lors le dos à une vraie fig­ure poten­tielle­ment trou­blante (tan­tôt ogre sat­urnien, tan­tôt nounours blessé) au prof­it de la pour­suite de sa mécanique jamais remise en cause et dont le sys­té­ma­tisme trahit à la longue la réelle vacuité d’un objet sans pro­fondeur ni épais­seur.