Mahamat-Saleh Haroun accom­pa­gne ses per­son­nages — réfugiés cen­trafricains exilés en France — dans une chronique filmée en équili­bre, sur un fil ten­du entre d’un côté, un style impres­sion­niste déli­cat et un peu dis­tant, de l’autre, une démon­stra­tion plus didac­tique et lour­daude. Dif­fi­cile de savoir : est-ce l’importance et l’urgence du sujet ou la délo­cal­i­sa­tion en France (ou, plus assuré­ment, un peu des deux) qui nour­ris­sent la timid­ité très prég­nante qui s’empare d’Une sai­son en France ? Pris dans cette con­tra­dic­tion, le début du film est très incon­fort­able : le mon­tage très raide et le jeu de cer­tains acteurs (soit à con­tre-temps, soit trop réc­ité) par­ticipent à un sen­ti­ment dés­in­car­né, presque de roman-pho­to. Se joue pour­tant un véri­ta­ble par­ti-pris formel du réal­isa­teur qui met en place une struc­ture logique sur laque­lle repose entière­ment le long-métrage : l’incommodité de la mise en scène ren­voie à l’étonnant con­fort matériel dans lequel évolu­ent les per­son­nages. Le père (Eriq Ebouaney), et ses deux enfants, for­cés de quit­ter leur pays d’origine à cause de la guerre, se retrou­vent à Paris, non pas dans un campe­ment sauvage dans la rue, mais dans un grand apparte­ment bour­geois, par­faite­ment équipé. Mieux, leur quo­ti­di­en sem­ble réglé et apaisé : Asma et Yacine vont à l’école, Abbas tra­vaille dans un marché où il a ren­con­tré Car­ole (San­drine Bon­naire), vendeuse de fleurs. Un ami, Éti­enne (Bibi Tan­ga), vient même leur ren­dre vis­ite, les bras chargés de piz­zas et de livres de philoso­phie, béret sur la tête, écharpe autour du cou.

L’un et le multiple

À frôler le pit­toresque, Haroun se risque à la car­i­ca­ture, surlig­nant sa volon­té de ren­vers­er les représen­ta­tions mis­éra­bilistes médi­a­tiques habituelles quand il s’agit de mon­tr­er les migrants. Il amorce cepen­dant un chem­ine­ment croisé : plus Une sai­son en France se déroule, plus la con­di­tion des per­son­nages — plongés dans un puits admin­is­tratif sans fond — s’assombrit, plus leur envi­ron­nement se dégrade (du grand apparte­ment ini­tial à un taud­is loué à prix d’or, jusqu’à la cabane au bord du canal), plus le film casse la dis­tance ini­tiale qu’il instau­rait et se charge d’une chaleur qui le rap­proche du con­te pop­u­laire. Moins abruptes, les séquences se ral­lon­gent, les acteurs se décrispent. Quelques petites céré­monies famil­iales joyeuses se suc­cè­dent : un petit déje­uner, une soirée d’anniversaire… Ces sourires, par­fois très spon­tanés, com­pensent la descrip­tion du cal­vaire des réfugiés sur laque­lle le scé­nario se con­stru­it et char­rie, avec lui, un sen­ti­ment inex­orable. Si cette descrip­tion est démon­stra­tive par mal­adresse — aucune “grande scène atten­due” n’est écartée : l’attente de la déci­sion du droit d’asile, la perqui­si­tion de la police, l’agression raciste, la ten­ta­tive de sui­cide par immo­la­tion, le voy­age à Calais — le tra­vail d’Haroun se rap­proche plus de celui d’un archiviste, rassem­blant con­scien­cieuse­ment les étapes incon­tourn­ables et récur­rentes de la vie d’un réfugié, per­du dans la froideur du monde occi­den­tal. L’erreur est peut-être d’avoir empilé ces élé­ments sur un nom­bre réduit de per­son­nages, les intro­n­isant de fait “grands témoins” de leur cause, sans qu’ils n’en aient ni la volon­té ni le charisme néces­saire pour sup­port­er ce poids, sans paraître un peu arti­fi­ciel. Car, quand il dévie un instant son regard vers l’arrière-plan, le réal­isa­teur d’Un homme qui crie, captent d’autres des­tins isolés dont la seule appari­tion à l’écran ren­seigne sur la mul­ti­plic­ité des par­cours : au détour d’une scène dans les douch­es publiques, la caméra se met à suiv­re en silence, presque religieuse­ment, l’agent de net­toy­age en train d’évacuer les eaux sales vers la bouche d’égout cen­trale. La solen­nité du plan suf­fit à établir, sans un mot, un par­al­lélisme entre cet homme et Abbas, tous deux prostrés et enclins à sur­vivre dans l’hostilité de la ville grâce à de petits boulots, au plus bas de la hiérar­chie sociale.

Une sai­son en France paraît donc peut-être plus beau dans ses inten­tions que ce qu’il est réelle­ment sur l’écran : à se tenir en per­ma­nence sur la brèche, paralysé par la peur de céder au pathé­tique d’un côté et celle de ne pas ren­dre assez jus­tice de l’autre, le film est comme sous-investi, man­quant de chair, de con­sis­tance. La cel­lule famil­iale, point de con­cours de tous les per­son­nages en quête de refon­da­tions affec­tives et ter­ri­to­ri­ales, n’est pas explorée, réduite à une sim­ple struc­ture de scé­nario. Quel regard les enfants, Asma et Yacine, por­tent-ils sur Car­ole, la nou­velle com­pagne de leur père, alors que Madeleine — la femme d’Abbas et leur mère, qui leur appa­raît en rêve au début du film — a été tuée dans le con­flit à Ban­gui ? Le film ne prend pas la peine de con­sid­ér­er l’intimité de ses héros, comme si la sit­u­a­tion géopoli­tique et la pré­car­ité de la vie des deman­deurs d’asile dont les pro­tag­o­nistes sont élevés au rang d’ambassadeur, écra­sait leur indi­vid­u­al­ité. L’émotion advient finale­ment, mais plus à tra­vers la petite poésie du quo­ti­di­en qui s’installe que par les ter­ri­bles tragédies qui s’accumulent sur eux comme dans un cat­a­logue. Ain­si, de cette posi­tion embar­ras­sante du funam­bule, Une sai­son en France s’en sort par le haut : préférant aban­don­ner toute ambi­tion d’être le “grand film néces­saire sur les migrants” et se retrou­ver dans une impasse, il se clôt dans une sim­plic­ité désar­mante : une femme désem­parée par l’évaporation dans la nature de l’homme qu’elle aime, prête à tout pour aller le chercher. Ce final mélo­dra­ma­tique ten­dre donne, in extrem­is, quelques notes lyriques et une ampleur à un film très frag­ile.