Il faut saluer l’initiative du dis­trib­u­teur Malavi­da de met­tre à l’honneur dans les salles Uri Zohar, cinéaste israélien phare des années 1960 et 1970, depuis tombé dans l’oubli en France. La redé­cou­verte d’Uri Zohar est égale­ment le fait d’Ariel Schweitzer, spé­cial­iste de l’histoire du ciné­ma israélien, qui par­tic­i­pa active­ment à la rétro­spec­tive du réal­isa­teur à la Ciné­math­èque française en 2012. Qua­tre ans plus tard, trois films ressor­tent en salles : Trois jours et un enfant (1967), qui rem­por­ta le prix d’interprétation mas­cu­line à Cannes, et deux œuvres des années 1970 con­sid­érées comme faisant par­tie de la « trilo­gie de la plage », Les Voyeurs (1972) et Les Yeux plus gros que le ven­tre (1974). Uri Zohar pro­pose un ciné­ma mod­erne qui peut paraître fam­i­li­er pour le pub­lic européen, en rai­son de son lien de par­en­té avec la Nou­velle Vague française, et qui en même temps se révèle très ancré dans l’urbanité et le quo­ti­di­en de Jérusalem et de Tel Aviv. Il sait à mer­veille met­tre en scène les rela­tions d’attraction et de répul­sion entre les hommes et les femmes et capter les petits gestes de la vie quo­ti­di­enne. Ses films cer­nent aus­si les trou­bles exis­ten­tiels et l’absence de repères idéologiques de la jeune société israéli­enne. Le mal-être gran­dis­sant du réal­isa­teur, qui arrête soudaine­ment sa car­rière d’auteur pour embrass­er la reli­gion à la fin des années 1970, remet en per­spec­tive ces trois longs métrages, peu­plés de per­son­nages qui éprou­vent toutes les dif­fi­cultés à réalis­er leurs pro­jets, à bâtir leur vie de cou­ple, et à maîtris­er leur des­tin en adultes respon­s­ables. En employ­ant un ton sou­vent bur­lesque, Uri Zohar dépeint une société patri­ar­cale dans laque­lle les femmes peinent à s’émanciper du regard des hommes.

L’artiste iconoclaste devenu rabbin

Le par­cours d’Uri Zohar est pour le moins éton­nant. Chef de fil de la « Nou­velle Sen­si­bil­ité » (la nou­velle vague israéli­enne telle que la cri­tique de l’époque l’a dénom­mée), il tra­vaille d’abord comme acteur de théâtre et de cabaret, avant de percer dans des pro­duc­tions ciné­matographiques mar­quées par les idéolo­gies nation­al­istes et les valeurs sion­istes-social­istes qui domi­nent le ciné­ma de l’époque. Il jette un pavé dans la mare avec son pre­mier film, Un trou dans la lune (1964) qui, grâce à ses formes non-con­ven­tion­nelles et sa lib­erté de ton, mar­que l’avènement du ciné­ma mod­erne israélien. Seize ans et onze long-métrages plus tard (sans compter une flopée de courts-métrages et de films pour la télévi­sion), Uri Zohar rompt brusque­ment avec l’industrie audio­vi­suelle et devient rab­bin ultra-ortho­doxe. Cette recon­ver­sion inat­ten­due aura sans doute con­tribué à met­tre dans l’ombre l’œuvre de ce cinéaste pour­tant si inven­tif et auda­cieux. Pour Ariel Schweitzer, ce pas­sage (en apparence) bru­tal de la bohème à la reli­gion est en germe dans la « trilo­gie de la plage » qui brosse le por­trait d’une généra­tion de quar­an­te­naires dére­spon­s­abil­isés à la recherche de leur iden­tité. Au détour de la fic­tion, Uri Zohar met en scène ses doutes, ses défauts et son impuis­sance à se pren­dre en main, non sans autodéri­sion. Le cinéaste inter­prète deux des rôles prin­ci­paux dans Les Voyeurs, filmé sur une plage de Tel Aviv, et Les Yeux plus gros que le ven­tre, dans lequel le cinéaste dirige la même troupe de comé­di­ens.

Modernisme dans la tradition de la Nouvelle Vague

Ce mal-être généra­tionnel est déjà per­cep­ti­ble dans Trois jours et un enfant, adap­tée d’une nou­velle d’A.B. Yehoshua. Esthé­tique­ment, ce film en noir et blanc évoque le Nou­veau Roman et les films d’Alain Resnais. Le mod­ernisme de la mise en scène ressort net­te­ment, entre ces plans rap­prochés sur le cou­ple, au début du film, qui évo­quent Une femme mar­iée de Godard, et ces jeux de focale qui créent des décalages malaisés entre le pre­mier et le sec­ond plan, atti­sant les rap­ports con­flictuels entre le per­son­nage prin­ci­pal, sorte d’anti-héros tor­turé et sar­donique, et les autres pro­tag­o­nistes. La trame du scé­nario est racon­tée en voix-off dès le début du film dans un jeu de dis­tan­ci­a­tion ironique : « On m’avait con­fié le fils de trois ans d’une femme que j’aime pour la fin des grandes vacances. Au début, j’ai pen­sé au bien de l’enfant et puis j’ai voulu le tuer. Mais… je ne sais plus très bien ce qui m’en empêché parce que le lieu et l’heure s’y prê­taient. » Filmé à Jérusalem, le film capte toute la lumière de cette ville méditer­ranéenne très urban­isée, en bor­dure de paysages arides. Le film ne manque ni d’humour ni de piquant, créant des sit­u­a­tions à la fois désopi­lantes et ten­dues qui témoignent du déchire­ment intérieur du per­son­nage dont les élans d’affection peinent à refrén­er la volon­té de bless­er autrui. Le sou­venir trau­ma­ti­sant de son his­toire d’amour avec la mère de l’enfant remonte pro­gres­sive­ment sous forme de flash­backs frag­men­tés et évo­ca­teurs, où le cinéaste manip­ule le temps et la mémoire en s’inspirant peut-être trop large­ment de Resnais. Les effets de mon­tage et l’approche qua­si pho­tographique de la mise en scène, même s’ils ne man­quent ni d’intérêt ni de charme, sont très vis­i­bles et bien mar­qués par leur époque. Dans la « trilo­gie de la plage », Uri Zohar épure son style et efface les effets pour ne chercher qu’à faire vivre ses per­son­nages dans l’instant du moment filmé.

Un cinéma incarné et plein de vitalité

Les deux autres films de la rétro­spec­tive sont donc moins dialec­tiques, moins ouverte­ment mod­ernistes, plus flu­ides dans leur mise en scène, agré­men­tés de chan­sons qui accentuent leur tonal­ité pop­u­laire. Les points de vue et les regards cir­cu­lent avec un naturel éton­nant. Uri Zohar croque des per­son­nages d’adultes tou­jours gamins qui s’empêtrent dans leurs men­songes et leurs infidél­ités et s’avèrent inca­pables de pren­dre leur vie en main. Il décrit de manière intran­sigeante une mas­culin­ité en crise, dont les femmes et les enfants sont les pre­mières vic­times. Uri Zohar dyna­mite toute forme de dis­cours moral­isa­teur par un humour bur­lesque, une légèreté de ton et un style plus ou moins impro­visé. Charis­ma­tique, bour­ré d’énergie, le réal­isa­teur-acteur incar­ne des per­son­nages hauts en couleur, machistes et attachants, menteurs et sym­pa­thiques. Il se met en scène dans des sit­u­a­tions sou­vent triv­iales, par exem­ple dans Les Voyeurs, lorsqu’il asperge d’eau le dos d’une jeune femme en ten­ant le tuyau d’arrosage comme s’il s’agissait de son sexe. Dans Les Yeux plus gros que le ven­tre, il inter­prète le rôle de l’entraîneur d’une équipe de bas­ket­ball, qui court d’une femme à l’autre au risque de détru­ire son cou­ple. À la fois drôle et dés­espéré, l’acteur fait de son corps le moteur de ce film au noir et blanc sen­suel. En pas­sant devant la caméra, il fait de sa présence physique un atout qui le pousse à lim­iter les effets de mise en scène et de mon­tage pour n’aller qu’à l’essentiel.

Il ne reste plus qu’à souhaiter que Malavi­da ressorte les autres longs métrages de ce cinéaste si attachant.