Car­lot­ta organ­ise une rétro­spec­tive de l’œu­vre de Sei­jun Suzu­ki, cen­trée sur la fin de sa péri­ode con­tractuelle avec la Nikkat­su durant laque­lle il réal­isa quar­ante films en douze ans. La pro­gram­ma­tion retient neuf titres de cette phase : La Jeunesse de la bête, Les Fleurs et les Vagues, La Bar­rière de chair, His­toire d’une pros­ti­tuée, La Vie d’un tatoué, Car­men de Kawachi, Élégie de la bagarre, Le Vagabond de Tokyo et La Mar­que du tueur.

C’est un para­doxe bien con­nu du ciné­ma japon­ais : la Nikkat­su, l’un des stu­dios les plus com­mer­ci­aux, a abrité l’un des cinéastes les plus indis­ci­plinés de la Nuberu Bagu – soit la nou­velle vague japon­aise. Spé­cial­isé dans la pro­duc­tion de mélo­drames pop­u­laires et d’intrigues de yakuza, le stu­dio offrit à Sei­jun Suzu­ki un écrin pour ses expéri­men­ta­tions formelles. Alliant une styl­i­sa­tion baroque à une vision du monde désen­chan­tée, ses films finirent par être jugés incom­préhen­si­bles ; Suzu­ki résumera plus tard la sit­u­a­tion avec ironie : « Je fais des films qui n’ont aucun sens et ne rap­por­tent aucun argent ». Son ciné­ma frappe d’abord par sa flam­boy­ance visuelle : dans des décors sat­urés de couleurs irréelles, les per­son­nages ten­dent à devenir des motifs plas­tiques à part entière. Mais sa bizarrerie tient surtout à une trans­parence de l’artifice qui tranche avec l’impératif de réal­isme ou de vraisem­blance. Les intrigues ressem­blent sou­vent à des pré­textes autour desquels se déploient des blocs visuels et ryth­miques rel­a­tive­ment autonomes. Si cette descrip­tion pour­rait sug­gér­er que l’œuvre est chao­tique, c’est pour­tant tout l’inverse : elle témoigne d’une rigueur formelle extrême. Comme l’a for­mulé le cri­tique Shige­hiko Hasu­mi, Suzu­ki développe une « esthé­tique de la démo­li­tion », qui n’abandonne pas la forme clas­sique du ciné­ma de stu­dio, mais la fait implos­er.

À tra­vers les neuf films ici retenus se des­sine un mou­ve­ment vers un lyrisme de plus en plus con­vul­sif, voire un cer­tain nihilisme né d’un désen­chante­ment. Dans les films de Suzu­ki, les sen­ti­ments sont presque tou­jours punis – l’amour mène à la mort, la loy­auté à la trahi­son, le désir à la destruc­tion. À mesure que ces valeurs se révè­lent illu­soires, les actions elles-mêmes cessent d’avoir une portée morale. Le pes­simisme du cinéaste con­t­a­mine peu à peu la forme des films, fis­sur­ant la nar­ra­tion sous l’effet d’artifices (digres­sions anti­nar­ra­tives, répéti­tions ou motifs visuels qui inter­rompent la pro­gres­sion dra­ma­tique, etc.) et libérant les scènes d’une logique causale. Pour citer encore Hasu­mi : « Sei­jun Suzu­ki se tient sur un seul point dans l’e­space : un point sans temps, sans épais­seur, sans éten­due, où les choses et les couleurs oscil­lent et se bal­an­cent sans direc­tion ».

À la recherche d’un style

La tra­jec­toire de Suzu­ki vers un ciné­ma plus libre ne suit pas une pro­gres­sion linéaire, mais trou­ve son germe dans La Jeunesse de la bête, où la mise en scène déstruc­ture le cadre du film de yakuza. Si l’intrigue du film est rel­a­tive­ment rou­tinière (quoiqu’un peu opaque et ember­li­fi­cotée), le film vaut surtout pour ses inter­ludes presque autonomes : ain­si d’une séquence silen­cieuse dans une scène de club, filmée à tra­vers une vit­re, où l’action se trans­forme en étrange pan­tomime jusqu’à ce qu’un per­son­nage enclenche le son en ouvrant les vannes du mixeur. Ces irrup­tions styl­is­tiques fis­surent l’univers réal­iste du réc­it et annon­cent la logique plus rad­i­cale des films ultérieurs.

Au sein de l’ensemble pro­posé par Car­lot­ta, La Vie d’un tatoué et Les Fleurs et les vagues appa­rais­sent, aux côtés de La Jeunesse de la bête, comme les œuvres de stu­dio les plus con­ven­tion­nelles. Mais même dans ce cadre plus ortho­doxe sur­gis­sent des éclats typ­ique­ment suzukiens. L’un des plus frap­pants est celui qui suit la mort du frère du pro­tag­o­niste dans La Vie d’un tatoué où, après avoir reçu un coup d’épée mor­tel, aucun sang ne jail­lit de son corps ; c’est la rue entière qui se teinte alors pro­gres­sive­ment de rouge, la couleur se propageant jusqu’au ciel des plans suiv­ants. Suzu­ki n’a jamais été un nar­ra­teur par­ti­c­ulière­ment habile, mais il a un vrai tal­ent pour tir­er ses réc­its vers un délire formel : chez lui, les rap­ports entre les per­son­nages ne se fondent pas sur une approche psy­chologique, mais tien­nent de la « rela­tion » visuelle con­stru­ite d’image en image. C’est de ce déplace­ment que naît son lyrisme si sin­guli­er : l’espace lui-même sem­ble éprou­ver la vio­lence du monde.

Corps à vendre, illusions éclatées

Il serait néan­moins erroné de con­sid­ér­er l’œuvre de Suzu­ki sous l’angle d’une abstrac­tion pure – si son ciné­ma tend vers une styl­i­sa­tion extrême, il reste ancré dans une vision matérielle du monde. Il faut ain­si dis­tinguer nihilisme et abstrac­tion : chez Suzu­ki, la styl­i­sa­tion ne sub­lime pas la vio­lence, mais la rend au con­traire plus crue. La trilo­gie con­sacrée à la pros­ti­tu­tion en offre une démon­stra­tion, dessi­nant une car­togra­phie poli­tique du Japon mod­erne où, quel que soit le sys­tème représen­té – cap­i­tal­isme sauvage (La Bar­rière de chair), mil­i­tarisme impér­i­al (His­toire d’une pros­ti­tuée) ou misog­y­nie (Car­men de Kawachi) –, se repro­duit inlass­able­ment la même économie pré­da­trice des corps.

Dans La Bar­rière de chair, situé dans le Japon occupé après la Sec­onde Guerre mon­di­ale, toute rela­tion relève d’un échange économique. La microso­ciété des pros­ti­tuées, auto­gérée selon des règles strictes, ne fait que rad­i­calis­er cette logique marchande, punis­sant toute dévi­a­tion sen­ti­men­tale par l’exil ou la tor­ture. À la fois panora­ma social et « fan­tas­magorie sor­dide » (dix­it le cri­tique bri­tan­nique Tony Rayns), le film déploie une archi­tec­ture de couleurs pri­maires assignées aux per­son­nages (chaque pros­ti­tuée est ici asso­ciée à une teinte dis­tincte) dans un sys­tème presque héraldique. Cette splen­deur plas­tique s’accompagne pour­tant de la pein­ture d’un véri­ta­ble enfer, évo­quant une sorte de comédie musi­cale à la Vin­cente Min­nel­li, dont le chro­ma­tisme aurait été trans­plan­té dans un paysage de boue et de ruines.

Là où La Bar­rière de chair mon­trait un marché sauvage en auto­ges­tion, His­toire d’une pros­ti­tuée expose une pros­ti­tu­tion admin­istrée par l’État fas­ciste – la vio­lence n’y est plus trib­ale, mais bureau­cra­tique. Yumiko Nogawa incar­ne une fig­ure qua­si­ment ani­male, mor­dant, se traî­nant et se recro­quevil­lant à qua­tre pattes. La guerre induit un sys­tème de règles arbi­traires qui organ­ise le désir et la puni­tion, tan­dis que la hiérar­chie mil­i­taire struc­ture le marché sex­uel : le lieu­tenant revendique la pros­ti­tuée comme sa pro­priété et fait de ses ren­con­tres sex­uelles un instru­ment de dom­i­na­tion. Les officiers dis­posent d’un accès priv­ilégié, tan­dis que les sol­dats peu­vent être grat­i­fiés de rela­tions sex­uelles selon leur bon com­porte­ment. Dans ce sys­tème, le corps féminin devient une mon­naie dis­tribuée pour main­tenir l’ordre et récom­penser l’obéissance. Logique­ment, l’amour entre les deux pro­tag­o­nistes n’y a pas sa place : mû par une logique impro­duc­tive, il appa­raît insup­port­able. Le film rejoint ain­si la logique du précé­dent : que le sys­tème soit dérégulé ou autori­taire, il exige l’élimination de l’affect au prof­it d’un util­i­tarisme absolu.

Avec Car­men de Kawachi, vari­a­tion loin­taine sur l’opéra de Bizet, cette cri­tique sociale prend une forme plus ouverte­ment frag­men­tée. Der­rière les inter­ludes musi­caux et les inver­sions bur­lesques des rôles de genre, la vio­lence demeure toute­fois présente. Au début de l’intrigue, l’héroïne se fait vol­er son vélo. La pour­suite sem­ble d’abord comique, mais à mesure que de nou­veaux hommes sur­gis­sent pour l’encercler, Suzu­ki ferme bru­tale­ment le diaphragme par à‑coups, assom­bris­sant l’image jusqu’à sug­gér­er une agres­sion sex­uelle hors champ qui est plus tard con­fir­mée par le réc­it. De même, la rêver­ie bucol­ique d’un cou­ple imag­i­nant un onsen à bâtir à la cam­pagne est aus­sitôt con­tred­ite par la vision d’une riv­ière sat­urée d’ordures. Comme dans les deux films précé­dents, la rêver­ie ici est sys­té­ma­tique­ment rat­trapée par un hori­zon sor­dide.

Les enfants du phallus : l’hystérie de la virilité

Les derniers films réal­isés par Suzu­ki pour la Nikkat­su dépla­cent son regard vers la mas­culin­ité elle-même, observée comme un mélange d’excès et de fébril­ité au bord de l’effondrement. C’est dans cette dynamique que s’inscrit Élégie de la bagarre, film qui explore com­ment la cul­pa­bil­ité catholique et la répres­sion du désir trans­for­ment l’énergie éro­tique en vio­lence. Le mil­i­tarisme n’y appa­raît pas comme une idéolo­gie autonome, mais comme une forme de sub­li­ma­tion : le désir refoulé trou­ve dans la dis­ci­pline et l’agression un exu­toire sociale­ment légitimé. Les corps des acteurs sont con­stam­ment enfer­més dans un réseau de bar­res métalliques, de piliers et de cloi­sons qui com­par­ti­mentent l’espace, tan­dis qu’à cette géométrie con­traig­nante répon­dent des digres­sions hal­lu­cinées (sou­venirs frag­men­taires, sym­bol­es chré­tiens, éclats de blancheur ou fleurs de cerisi­er asso­ciées à une jeune femme idéal­isée) qui sig­na­lent la ten­sion per­ma­nente entre désir et refoule­ment.

Cette fragilité de la viril­ité prend une forme encore plus styl­isée dans Le Vagabond de Tokyo. Un exem­ple se trou­ve lors d’un gag, quand un voyeur lève les yeux pour con­tem­pler les culottes d’une danseuse sus­pendue au-dessus de la salle : une masse blanche grotesque, évo­quant une fiente de pigeon, s’écrase aus­sitôt sur son vis­age. Le fan­tasme se retourne en souil­lure, réduisant la viril­ité du regard à une farce humiliante.

Avec La Mar­que du tueur, cette entre­prise de désta­bil­i­sa­tion atteint un point de rup­ture, pous­sant à l’extrême le fétichisme déjà présent dans l’œuvre de Suzu­ki. Le sexe et la mort devi­en­nent ici les seules coor­don­nées et le monde se voit réduit à une somme de tex­tures. La mas­culin­ité y est fig­urée comme une com­péti­tion phallique per­ma­nente : les hommes, éter­nels ado­les­cents armés, manip­u­lent leurs revolvers comme des jou­ets tout en évolu­ant dans un état d’épuisement para­noïaque. La psy­cholo­gie laisse place à l’effusion des pul­sions ; l’espace se frag­mente, tan­dis que la con­ti­nu­ité nar­ra­tive est pul­vérisée par une suite d’expériences formelles où les corps sem­blent se télé­porter d’un décor à l’autre.

Une scène mon­tre Gorō, le pro­tag­o­niste, pénétr­er dans un apparte­ment et allumer la lumière, déclen­chant ain­si un pro­jecteur qui fait sur­gir Mis­ako (per­son­nage féminin cen­tral du film, une femme fatale incar­nant la ten­sion entre l’érotisme et la mort). Elle se tient devant lui, son corps découpé par l’ombre du pro­jecteur, oscil­lant entre présence physique et pro­jec­tion. Lorsqu’il trébuche et fait vac­iller l’appareil, elle se méta­mor­phose com­plète­ment en une image déployée sur le mur, comme si la pro­jec­tion avait acquis une autonomie pro­pre. Gorō se jette alors sur ce mirage comme pour lut­ter con­tre sa sur­face irré­ductible, et lorsque des flammes sur­gis­sent à l’écran, elles parais­sent l’atteindre physique­ment. La séquence s’achève sur un ren­verse­ment ver­tig­ineux : son pro­pre front devient écran et la dis­tinc­tion entre réal­ité et image se dis­sout entière­ment.

La sin­gu­lar­ité du nihilisme de Suzu­ki tient à son excès para­doxale­ment mélo­dra­ma­tique. Ses per­son­nages sont sou­vent punis par leurs sen­ti­ments (l’amour con­duit à la mort ou à la ruine dans la plu­part des films de la rétro­spec­tive) et ces élans trag­iques sur­gis­sent tou­jours dans un lyrisme incan­des­cent qui s’estompe presque aus­sitôt. Même dans La Mar­que du tueur, ce motif sub­siste. La séquence finale témoigne d’un désen­chante­ment absolu : lors d’une fusil­lade où les tirs fusent de partout, Mis­ako sur­git soudain dans l’embrasure d’une porte et est abattue par le pro­tag­o­niste. Tous les per­son­nages meurent dans la scène : la femme, l’adversaire et le tueur lui-même ; l’espace se vide alors pour ne laiss­er qu’un ring de boxe déserté, sym­bole de viril­ité devenu cimetière. À ce stade, le monde n’est plus qu’un théâtre de sur­faces où les corps se con­sument dans leur pro­pre styl­i­sa­tion.