Six films d’An­tho­ny Mann sont repris cet été : qua­tre west­erns et deux policiers mécon­nus[1]. L’oc­ca­sion de (re)découvrir un cinéaste qui a mar­qué aus­si bien Godard que Scors­ese. Paysag­iste du Tech­ni­col­or, Antho­ny Mann (1906–1967), a fasciné les cinéastes européens pour ses west­erns empreints d’un rare lyrisme pas­sant pour­tant d’un genre à l’autre, pour mieux déroger aux règles des stu­dios.

Deux policiers à découvrir

Side Street et The Tall Tar­get appar­ti­en­nent à la pre­mière péri­ode d’An­tho­ny Mann – hormis ses années d’ap­pren­tis­sage. Dédiée au genre polici­er, on y dis­tingue la ten­dance “doc­u­men­taire” (T‑Men, Raw Deal[2]) des films noirs, comme Side Street. Si ce film n’a pas béné­fi­cié des tal­ents du grand chef-opéra­teur John Alton, il présente deux par­tic­u­lar­ités dignes de curiosité. Tout d’abord, Side Street est un fasci­nant mon­tage à dis­tance entre deux cinéastes pas­sion­nants, puisqu’il est la suite masquée du film de Nicholas Ray, They Live by Night[3] : les noms du cou­ple inter­prété par Far­ley Granger et Cathy O’Don­nell sont mod­i­fiés, mais leur sit­u­a­tion se pro­longe d’un film à l’autre. Le sec­ond attrait du film est la course-pour­suite dans Man­hat­tan, toute de bru­tal­ité urbaine – une des pre­mières preuves du tal­ent incisif de Mann pour les grandes scènes finales.

Dernier opus de la péri­ode poli­cière, The Tall Tar­get fait fig­ure de charnière entre le polici­er et le west­ern, tout en étant – du pro­pre aveu de Mann – un exer­ci­ce de style à la Hitch­cock. Ce film, presque incon­nu ici mais qui jouit out­re-Atlan­tique d’une grande estime, relate un com­plot our­di con­tre Lin­coln. C’est le con­texte de la guerre civile améri­caine qui tire sen­si­ble­ment Mann vers ce qu’il désign­era comme “le plus grand des gen­res”, mais égale­ment le train où se déroule l’ac­tion : dou­ble­ment métaphorique, il matéri­alise d’une part la course inex­orable du temps, pres­sion qui sous-tend inévitable­ment tout sus­pense, et d’autre part l’His­toire en marche, la con­quête de l’Ouest et le développe­ment du monde civil­isé tel que Lin­coln le représente.

Quatre épisodes d’une longue histoire : Anthony Mann et le western

Antho­ny Mann fait sans aucun doute par­tie de la poignée de cinéastes qui ont réal­isé le plus beau du west­ern. Un immense cinéaste tout court, donc, puisque le west­ern est “le genre le plus ciné­matographique du ciné­ma” (Godard), celui qui met en jeu tout ce qu’il y a de plus exci­tant à filmer, à ryth­mer, à met­tre en temps et en espace – qui a été fait pour et n’a vécu que par le ciné­ma. De tout cela, Win­ches­ter ’73, Bend of the Riv­er, The Far Coun­try et The Man from Laramie sont d’ex­cel­lentes pièces à con­vic­tion. Ils font par­tie des cinq west­erns[4] réal­isés par Antho­ny Mann et inter­prétés par James Stew­art. Mann aime le tra­vail d’équipe au long cours : out­re la présence répétée d’ac­teurs[5], trois de ces films ont été écrits par Bor­den Chase et pro­duits par Aaron Rosen­berg, et le qua­trième coécrit par Philip Yor­dan, avec qui il retra­vaillera à sept repris­es.

Le west­ern, en plus d’être une des rares, vraies, grandes mytholo­gies mod­ernes, est aus­si, en tant qu’au­to­bi­ogra­phie fan­tas­mée d’une nation, la petite psy­ch­analyse que s’est longtemps payé l’Amérique. C’est encore plus vrai pour Win­ches­ter ’73, film très som­bre dont la nar­ra­tion repose sur deux his­toires à la fois. La pre­mière se résume à la tra­jec­toire de l’arme éponyme, qui passe de main en main suiv­ant une “ronde” (Mann ado­rait le film d’O­phuls) qui lui per­me­t­tra de retourn­er à son pro­prié­taire ini­tial, Linn. Le sec­ond réc­it est celui d’une impi­toy­able lutte frat­ri­cide entre Linn et son frère, qui tua leur père. Si la pre­mière his­toire n’est que pro­vi­soire­ment sus­pendue à la fin du film (par­ti­c­ulière­ment peu gaie et inquié­tante), la sec­onde s’achève au terme d’une sai­sis­sante séquence de gun­fight basée sur l’u­til­i­sa­tion magis­trale de la pro­fondeur de champ dans un décor ver­ti­cal, minéral et labyrinthique, au rythme des éclats de balles dans la roche. Cette scène sèche, sans une note de musique, à la fois irréelle et très physique, est le plus beau moment de mise en scène d’un film qui en com­porte beau­coup (le con­cours de tir, le mort et le feu de camp).

Win­ches­ter ’73 est con­nu en tant que syn­thèse presque théorique du west­ern. Chaque pas­sage de l’arme annonce une fig­ure imposée : par­tie de pok­er, attaque d’In­di­ens, bagarre de saloon… Pre­mier pas vers la mort naturelle du genre, dont The Man of the West[6] sera la con­tri­bu­tion de Mann, c’est aus­si ce que le film a de moins plaisant et de plus démon­stratif. En revanche, la mar­que de Mann s’im­pose dès son pre­mier west­ern comme l’in­tro­duc­tion d’un peu de bru­tal­ité et de trag­ique[7] dans une mytholo­gie jusque-là plutôt nos­tal­gique et romancée : l’arme, pur objet de malé­dic­tion qui excite les instincts de son pro­prié­taire, rap­pelle l’An­neau des Nibelun­gen ; les frères enne­mis évo­quent Romu­lus et Rémus, soit ce que la fon­da­tion d’une nation a d’am­biva­lent, d’in­juste et de cru­el. Mann signe en effet une vari­a­tion sur le dou­ble thème de la vio­lence et de la pro­priété, réu­nies au cœur du film : la “Win­ches­ter ‘73” elle-même. La réplique com­pul­sive “C’est MON fusil !” pour­rait résumer ce film qui pré­fig­ure un refrain désor­mais obsé­dant du ciné­ma améri­cain, depuis les fresques des Cimi­no, Cop­po­la, Leone, Scors­ese jusqu’au prêchi-prêcha de Bowl­ing for Columbine : les États-Unis ont été fondés sur la vio­lence, la pro­priété et la peur.

Bend of the Riv­er et The Far Coun­try parta­gent un Tech­ni­col­or lux­u­ri­ant, la présence curieuse­ment mas­sive de musique et d’hu­mour, et le quatuor Chase/Mann/Rosenberg/Stewart. Ils s’at­taque­nt de près (The Far Coun­try) ou de loin (Bend of the Riv­er) au mythe de la ruée vers l’or, et s’ils souf­frent de la lour­deur de cer­tains dia­logues, ils regor­gent de tré­sors de mise en scène : la scène éblouis­sante dans le saloon de Bend of the Riv­er, avec la pro­gres­sive impli­ca­tion des trois per­son­nages dans un grabuge sur­réal­iste ; toute la fin de The Far Coun­try, depuis le radeau jusqu’au duel final.

Bend of the Riv­er est le pre­mier film en couleurs de Mann, qui s’en donne à cœur joie. La dis­tance que le west­ern prend naturelle­ment avec la réal­ité est encore accrue par l’im­age, out­rageuse­ment repeinte au Tech­ni­col­or : la couleur a achevé de trans­porter le genre dans un monde prop­ice à accueil­lir de grands réc­its mythologiques, et à dévelop­per la poé­tique pan­théiste du “plus vir­gilien des cinéastes”[8]. Quan­tité de plans dénués d’u­til­ité nar­ra­tive sont autant de regards adressés à cette nature dont on ten­terait de faire appa­raître la vie silen­cieuse et le rôle mys­térieux dans les événe­ments dont nous sommes témoins. Le pan­théisme dépasse le sim­ple amour de la nature : il en est aus­si une forme de divin­i­sa­tion.

Prenons l’ex­em­ple de la mon­tagne omniprésente à l’ar­rière-plan de Bend of the Riv­er. Imman­quable et vraisem­blable­ment peinte[9], elle a d’abord un rôle nar­ratif fon­da­men­tal : car en plus de la trag­ique ami­tié de deux anciens ban­dits que leur évo­lu­tion respec­tive trans­formera en enne­mis – volon­té de rédemp­tion pour Glyn, soif d’aven­ture pour Emer­son –, le film racon­te l’his­toire d’un con­voi for­cé à pass­er par cette mon­tagne périlleuse pour des raisons stratégiques. À la fois axe et cen­tre du film, tout passe par elle et tourne autour d’elle. Mais elle acquiert une autre dimen­sion si l’on admet que la ligne nar­ra­tive appar­ente du con­voi (arrivera, arrivera pas ?) n’est qu’une longue métaphore filée du débat obses­sion­nel qui ani­me Glyn (retombera dans la vio­lence, retombera pas ?). L’épreuve de cette mon­tagne que Glyn doit faire franchir à son con­voi cor­re­spond à l’épreuve infin­i­ment dif­fi­cile qui con­siste à vouloir chang­er, tout en assumant le charge­ment immense d’une vie passée à se tromper : pass­er de l’autre côté de mon­tagne, c’est enfin pass­er du côté du bien. Bend of the Riv­er nous rap­pelle que tout film de cet acabit dépasse son his­toire à la manière d’un poème, où ce qui est dit et mon­tré ren­voie dis­crète­ment, mais néces­saire­ment, à quelque chose de plus immatériel.

The Far Coun­try s’ap­par­ente plus à une fable avec morale à la clé. Le film – c’est sa prin­ci­pale faib­lesse – fait peu de mys­tère sur la ques­tion qui le motive : altru­isme ou indi­vid­u­al­isme ? Qui ici revient à : loi sociale (entraide) ou loi naturelle (survie) ? Jeff, cow-boy soli­taire, tireur hors pair mais égoïste, refuse longtemps de s’en­gager du côté des opprimés pour lut­ter con­tre la toute-puis­sance d’une bande organ­isée. Comme dans The Naked Spur, Stew­art incar­ne un per­son­nage sou­vent antipathique, impi­toy­able quand il s’ag­it de ses biens, indif­férent à la mort ou la ruine des autres… Il veut vivre seul et se suf­fire à lui-même, tel les loups sauvages aux­quels il est asso­cié.

La belle, lente et auda­cieuse méta­mor­phose de The Far Coun­try ressem­ble à celle du jour, depuis le matin écla­tant aux ténèbres de la nuit. Après un début pim­pant et trop con­ven­tion­nelle­ment hol­ly­woo­d­i­en, il som­bre peu à peu dans le drame et se fait débor­der par les inter­ro­ga­tions méta­physiques de Jeff, pour s’achev­er sur une tuerie de nuit noire. Dans une logique expres­sion­niste qui n’a jamais quit­té Mann, plusieurs séquences se déroulent dans une ambiance cré­pus­cu­laire ou auro­rale, signe de l’hési­ta­tion du héros à choisir son com­porte­ment. Le décor va jusqu’à se retrou­ver directe­ment impliqué dans l’ac­tion, agis­sant lui-même. Ain­si l’avalanche ouvre-t-elle un débat moral : Jeff demande pourquoi il faudrait aider les vic­times, et la jeune fille lui rétorque ce que Glyn rétorquait déjà à ses acolytes dans Bend of the Riv­er : “si tu ne sais pas pourquoi…” Et quand on entend son ami insin­uer hors champ “ce n’est pas bien”, il n’y a plus que le héros sur fond de ciel. Faisant abstrac­tion de tout ce qui tourne autour, le film se con­cen­tre alors sur un homme assail­li par ses ques­tion­nements intérieurs. C’est sou­vent, dans les films de Mann, le moment où se décide la véri­ta­ble nature du per­son­nage.

Con­sid­éré un peu facile­ment comme le chef-d’œu­vre offi­ciel d’An­tho­ny Mann, The Man from Laramie est peu rugueux, à l’im­age de sa pho­togra­phie pas­tel et nuancée. Il donne ain­si d’au­tant plus de puis­sance aux éclats de vio­lence et de noirceur : la fameuse balle dans la main et l’at­taque dés­espérée du vieil­lard devenu aveu­gle en sont les deux meilleurs exem­ples. Will arrive à Coro­n­a­do, décidé à venger la mort de son frère liée à un traf­ic d’armes avec les Indi­ens. Il se heurte rapi­de­ment au clan Wag­goman, dirigé par un patri­arche sévère dont le fils, Dave, est tout à la fois imbuvable, incon­trôlable et inca­pable – pour le grand mal­heur de Vic, chargé de sa sur­veil­lance et que le vieux Wag­goman aurait préféré avoir comme fils. Des rela­tions com­plex­es et trag­iques vont se nouer entre ces qua­tre hommes, étof­fées par les nom­breux per­son­nages sec­ondaires.

Dans The Man from Laramie, le regard de Mann sur les per­son­nages se fait plus aigu­isé – à la fois plus com­préhen­sif et plus impi­toy­able. D’un côté, à tra­vers Vic, il prend soin de démon­tr­er la façon dont un homme plutôt bon peut être pré­cip­ité dans le mal par un enchaîne­ment infer­nal d’ac­tions et de réac­tions. En con­trepar­tie, le spec­ta­cle de la bagarre entre Vic et Will au milieu du bétail est lam­en­ta­ble : la lutte n’a pas de vain­queur, et, ren­due ridicule par la bande-son com­posée des meu­gle­ments des bêtes et de ceux des adver­saires, la vio­lence devient absurde. Sans issue, elle ne débouche sur rien et ces “héros” ne sont que des bêtes au milieu d’autres bêtes. Les deux défauts de The Man from Laramie sont le sac­ri­fice sans appel du per­son­nage de Cathy O’Don­nell, trans­par­ent et inutile, et surtout la fin qui a été for­cée pour ressem­bler à un hap­py-end totale­ment déplacé. Mais on sait que Mann a dû faire des con­ces­sions au pro­duc­teur sur ce film qu’il voulait plus dur et plus intense. Il n’en demeure pas moins splen­dide, avec une mise en scène intel­li­gente et lyrique. Pour sa pre­mière util­i­sa­tion du Ciné­mas­cope, Mann a filmé des paysages somptueux dans une nou­velle per­spec­tive : sou­vent arides et très plats (la mag­nifique scène sur les plateaux de sel), ils sont un cadre moins exo­tique, fait pour des héros fatigués en attente de leur pro­pre fin.

La société, le Bien, le Mal et les frères ennemis

Le ciné­ma prend par­fois chez Mann des allures d’in­stru­ment socio-économique, analysant le fonc­tion­nement d’une société et la cir­cu­la­tion des biens. Win­ches­ter ’73 passe en revue tous les moyens d’ac­céder à la pro­priété : le fusil est gag­né, acheté, échangé, volé, trou­vé… Bend of the Riv­er narre le voy­age tur­bu­lent d’un con­voi de vivres et de bétail jusqu’à une colonie. The Far Coun­try suit la créa­tion d’une ville depuis l’in­stal­la­tion sauvage à l’or­gan­i­sa­tion en société. Le nœud de The Man from Laramie mêle traf­ic d’armes et lutte pour la pro­priété ter­ri­enne… On pour­rait crain­dre des fables sur le thème “bien mal acquis ne prof­ite jamais”, mais ici, le bien est tou­jours un mal, il ne prof­ite jamais. L’é­conomique et l’éthique se rejoignent de façon trou­blante : un bien est-il con­damné à être mal acquis ? Existe-t-il une façon de “bien” acquérir un bien ?

L’éter­nel prob­lème du bien et du mal se traduit chez Mann par la récur­rence des “frères enne­mis”. Chaque pro­prié­taire de la Win­ches­ter ’73 est situé sur une échelle de moral­ité qui s’é­tend entre Linn et son frère, bonne et mau­vaise con­sciences de l’Amérique. Cette oppo­si­tion n’au­ra de cesse de se com­plex­i­fi­er. Mann, qui par­tic­i­pait beau­coup à l’élab­o­ra­tion de ses scé­nar­ios, aimait les per­son­nages pro­fonds et ambi­gus. Avec Bend of the Riv­er, ce ne sont plus deux frères diamé­trale­ment opposés, mais deux amis qui parta­gent un passé sanglant de red­outa­bles ban­dits. Le “gen­til” Glyn est donc un ancien “méchant” en quête de rédemp­tion, mais dont les zones d’om­bre sont nom­breuses, tan­dis que le “méchant” Emer­son est un aven­turi­er rieur et charis­ma­tique, qui sauve la vie de Glyn plusieurs fois durant le film. Dans Win­ches­ter ’73, le per­son­nage posi­tif était con­t­a­m­iné par le mal (via l’ob­ses­sion de vengeance), l’autre était entière­ment mau­vais. Ici, le mau­vais est aus­si con­t­a­m­iné par le bien, ce qui apporte à leur com­bat une dimen­sion trag­ique. Dif­fi­cile d’éprou­ver une quel­conque joie au moment de la dis­pari­tion d’E­mer­son, dont on voit le corps dériv­er vers les rapi­des dans un plan fur­tif et très émou­vant. Plutôt un fort sen­ti­ment d’amer­tume… Mann a cette grandeur de dire que la mort n’est jamais source de gai­eté ni de soulage­ment. Plus tard, il y aura The Man of the West, mais déjà dans Win­ches­ter ’73, la mort de son frère n’ap­por­tait aucune sat­is­fac­tion à Linn. Et puis, il y avait le plan final : regard dur, dessil­lé, échangé entre deux amis aux vis­ages fer­més, repoussés hors champ par un mou­ve­ment de caméra qui les laisse à leur tristesse pour se con­cen­tr­er sur l’arme… Comme si son poten­tiel de mort, pour­tant déjà spec­tac­u­laire­ment exploité dans ce film-hécatombe, avait à peine été entamé.

Le cou­ple Stewart/Kennedy sera repris dans The Man from Laramie, avec un cran de com­plex­i­fi­ca­tion sup­plé­men­taire. Tout d’abord, le per­son­nage uni­voque de Dave prend en charge tout le poids négatif du film, per­me­t­tant à Vic de nous être très sym­pa­thique. À par­tir du moment où la “machine infer­nale” s’en­clenche, Vic en vient à tuer con­tre son gré, à essay­er de pro­téger les per­son­nages inno­cents tout en refu­sant de se sac­ri­fi­er. Il finit face à Will dans une scène poignante, au bord d’une falaise, com­plète­ment per­du, paniqué et vul­nérable. Tout son corps exprime la ques­tion : com­ment en suis-je arrivé là ? Ni hargneux, ni fon­cière­ment mau­vais, il s’emprisonne peu à peu dans le mal, fait de mau­vais choix qui le con­traig­nent à d’autres, dans le but de préserv­er le fruit d’une vie de tra­vail (com­porte­ment très “film noir”, voisin de celui de Granger dans Side Street). Le mal qui l’habite est plus cir­con­stan­ciel et social qu’in­né ou naturel.

Dans The Far Coun­try, les frères enne­mis sont frère et sœur, et leur rela­tion s’en trou­ve d’au­tant plus com­plexe et mou­ve­men­tée : ils se pro­tè­gent et s’af­fron­tent. Ron­da, femme forte, belle et cynique, com­plice jusqu’à un cer­tain point des exac­tions des ban­dits, a le même cre­do que Jeff : ne s’oc­cu­per que de soi-même. Ce qui ne les empêchera pas de tomber amoureux l’un de l’autre… Les deux per­son­nages ont une évo­lu­tion voi­sine, mais pour des raisons sen­si­ble­ment dif­férentes : Jeff a un regain de “citoyen­neté” qui l’incite à ris­quer sa vie con­tre les ban­dits, tan­dis que Ron­da se sac­ri­fie par amour pour Jeff. C’est elle qui con­tribuera de la façon la plus fine et la plus boulever­sante au débat du film. Dans son ago­nie, Jeff lui demande pourquoi elle ne s’est pas occupée d’elle-même ; elle réplique sim­ple­ment : “Quelle ques­tion étrange…”

Une violence cinématographique

Mann compte par­mi les rares cinéastes qui ont autant refusé d’élud­er la vio­lence (ce qui le dis­tingue de la généra­tion Ford/Hawks) que d’en faire un spec­ta­cle (à la dif­férence de Peck­in­pah ou Scors­ese). Cela grâce à une mise en scène qui la prob­lé­ma­tise de façon ciné­matographique.

Exem­ple tiré de Bend of the Riv­er. Un sous-fifre d’E­mer­son est bat­tu et jeté hors champ. Quand il revient pour con­tester l’au­torité de son chef, sa tête envahit notre champ de vision. Au pre­mier plan, elle masque tout le reste de façon incon­grue – y com­pris Emer­son lui-même. Immé­di­ate­ment, une déto­na­tion se fait enten­dre, la tête retombe aus­sitôt, dévoilant Emer­son, le canon encore fumant pointé vers nous. La bru­tal­ité pure­ment ciné­matographique de cette scène rend la vio­lence encore plus vio­lente en ce sens qu’elle est puis­sam­ment cru­elle, mais surtout qu’elle ne repose pas seule­ment sur des enjeux nar­rat­ifs, mais aus­si ciné­matographiques : ici, c’est la pos­ses­sion du champ qui est en jeu. Kennedy réag­it comme un ani­mal sur le ter­ri­toire duquel on a empiété : le champ. Le corps “de trop” est élim­iné par le son, l’as dans la manche du ciné­ma, ressource cachée de l’im­age. Dans The Far Coun­try, la séquence superbe­ment découpée du gun­fight final obéit aux mêmes règles : lorsque McIn­tire est mortelle­ment touché, son corps, en s’ef­fon­drant, décou­vre Jeff dans la pro­fondeur de champ. À nou­veau le son per­met au per­son­nage de recon­quérir son ter­rain : c’est la clo­chette de Jeff qui détourne l’at­ten­tion de ses enne­mis.

Sur­prenante quand elle vient d’où on ne la voit pas (Dave abat­tu par Vic dans The Man from Laramie), cru­elle quand au con­traire on la voit lente­ment arriv­er (l’at­taque du radeau dans The Far Coun­try), ou à moitié désirée si un corps gêne la vision ou le bon déroule­ment de l’in­trigue – le tueur réalise alors le souhait secret du spec­ta­teur – la vio­lence provoque des réac­tions directe­ment liées au regard et à l’é­coute. Le spec­ta­teur est physique­ment et men­tale­ment pro­jeté dans la sit­u­a­tion ; sans ambiguïté ni voyeurisme. La vio­lence a pénétré la mise en scène, elle est dev­enue un prob­lème d’im­age et de son, de champ et de hors champ, de corps debout ou couchés – de ciné­ma. En étant à la fois au-delà et en-deçà de la mon­stra­tion, Mann va plus loin que ses aînés, avec plus de retenue que ses suc­cesseurs. Il est sur la crête de deux ver­sants, assur­ant la tran­si­tion entre deux âges du ciné­ma hol­ly­woo­d­i­en où l’in­no­cence est peu à peu per­due, alors que s’aigu­ise la con­science de l’hos­til­ité du monde et de la vio­lence de la société mod­erne. Représen­ta­tion idéale de la subite con­fronta­tion entre l’homme et la vio­lence de son envi­ron­nement : un rapi­de panoramique filé. Dans Bend of the Riv­er, c’est Glyn qui inter­rompt par hasard un lyn­chage (comme Jeff dans The Far Coun­try) ; dans Win­ches­ter ’73, c’est Linn face aux Indi­ens. Par oppo­si­tion, l’in­dif­férence tout aus­si hos­tile des paysages se déploie dans des plans immen­sé­ment larges où les per­son­nages sem­blent, au mieux, à jamais erra­tiques, au pire, égarés pour tou­jours.

Impos­si­ble de clore le sujet sans par­ler de la balle dans la main de The Man from Laramie. Pur moment d’ef­froi devant le bas­cule­ment insen­si­ble et pour­tant subit dans la bar­barie, cristallisé par un plan incroy­able : d’un gros plan – déjà stupé­fi­ant – de la paume de la main et du canon qui s’a­vance vers elle, on glisse le long du bras pour arriv­er au vis­age de Stew­art quand la déto­na­tion reten­tit. Mann s’in­téresse alors moins à la vio­lence qu’à la souf­france. Il fait dur­er de façon presque insouten­able ce plan fixe, rivé à la douleur du per­son­nage. Une douleur mêlée de révolte, de tristesse et d’in­cré­dulité, un long et ter­ri­ble gémisse­ment d’où s’échappe à peine le mot “Lâche”. Ce n’est plus seule­ment souf­france d’un per­son­nage, mais la souf­france même.

James Stew­art, pour finir. Le dégin­gandé gen­til et timide, image de l’idéal­isme à la Capra et vic­time idéale du sadisme hitch­cock­ien, se révèle un cow-boy trou­ble et tour­men­té. Rude­ment mis à l’épreuve (The Far Coun­try, The Man from Laramie), il accepte de se mon­tr­er sous un mau­vais jour. Plus humain, il est donc plus dan­gereux que les icônes statu­fiées, Gary Coop­er ou John Wayne. Il faut voir la capac­ité de sauvagerie, la réserve de fureur qu’il dis­simule sous sa langueur sym­pa­thique. Dans Win­ches­ter ’73, c’est la bagarre avec Dan Duryea : devenu fou, il sem­ble vouloir lui crev­er les yeux et lui écras­er le crâne con­tre le bar. Dans The Man from Laramie, c’est un long trav­el­ling arrière qui fait corps avec Will durant sa marche puni­tive vers Dave. Dans Bend of the Riv­er, il est sus­pendu en plein ciel, le temps d’un plan, par la grâce d’une con­tre-plongée – les yeux exor­bités, hir­sute et le couteau en l’air, prêt à frap­per son enne­mi. Un plan for­mi­da­ble à la portée méta­physique. James Stew­art dans les films d’An­tho­ny Mann, c’est la vio­lence con­tenue de l’homme ordi­naire, soudain impliqué dans un corps-à-corps bar­bare. Le corps idéal pour étudi­er la fragilité de la fron­tière entre l’être social et l’an­i­mal. Pour dire qu’un sim­ple être humain est capa­ble de sauvagerie et, dans un ter­ri­ble accès de rage, de faire trem­bler le cadre.

Notes

Notes
↑1 Side Street (La Rue de la mort, 1949), The Tall Tar­get (Le Grand Atten­tat, 1951), Win­ches­ter ’73 (1950), Bend of the Riv­er (Les Affameurs, 1952), The Far Coun­try (Je suis un aven­turi­er, 1955), The Man from Laramie (L’Homme de la plaine, 1955).
↑2 La Brigade du sui­cide (1947) et Marché de brutes (1948).
↑3 Les Amants de la nuit (1949), belle édi­tion en DVD aux édi­tions Mont­par­nasse.
↑4 Il manque bizarrement The Naked Spur (L’Ap­pât, 1953).
↑5 James Stew­art, évidem­ment, mais aus­si Arthur Kennedy, Cathy O’Don­nell, Rock Hud­son, Steve Brodie, Jay C. Flip­pen et John McIn­tire appa­rais­sent dans au moins deux des six films de la rétro­spec­tive.
↑6 L’Homme de l’Ouest (1958). Très belle édi­tion de ce west­ern grandiose et cré­pus­cu­laire chez Car­lot­ta.
↑7 Mann pro­je­tait de réalis­er un Roi Lear trans­posé au Far West, et cer­tains de ses per­son­nages ont des réso­nances shake­speari­ennes (les patri­arch­es de The Man from Laramie et The Man of the West).
↑8 Selon Godard, dans une cri­tique sub­lime de The Man of the West, in Cahiers du Ciné­ma n°92, févri­er 1959.
↑9 Elle ressem­ble de façon frap­pante au Mont Fuji des Trente-six vues du pein­tre Hoku­sai (Fugaku San­jûrokkei).