Du 26 octo­bre au 3 novem­bre 2007, s’est tenu au ciné­ma Nova de Brux­elles le 6e Pink Screens Fes­ti­val. Dans une ambiance très con­viviale, une mul­ti­tude de films de tous les hori­zons et de tous les for­mats ont été présen­tés autour des thé­ma­tiques Gen­der et Queer. Voici donc un petit pan­el, plus cinéphile que théorique, de films drôles, ten­dres, sub­tils ou éro­tiques qui auront mar­qué durable­ment nos rétines.

Quand le Straight rencontre le Queer…

Cela donne une comédie déli­rante qui fit l’ou­ver­ture du fes­ti­val : Itty Bit­ty Tit­ty Com­mit­tee de Jamie Bab­bit. Der­rière son nom à ral­longe se cache un film sur une poignée de filles qui ont décidé de faire sauter les préjugés de la société phal­lo­cen­trique. Engage­ment poli­tique, his­toire d’amour, devenir bour­geois de la cause gay sont les ressorts de ce film sans pré­ten­tion mais très drôle, sub­ver­sif tout en restant acces­si­ble par son style et son dis­cours qui suit les règles clas­siques du scé­nario.

Dans le genre comédie on aura noté aus­si un court-métrage ironique avec pour point de départ une sit­u­a­tion assez sur­prenante : Bonne bourre de Flo­rence Fradelizi, ou que font deux filles quand elles se retrou­vent dans les toi­lettes d’un bar ? Elles s’en­cu­lent par­di ! Détour­nant joyeuse­ment les pra­tiques sex­uelles ou du moins ce que l’on est cen­sé atten­dre de la sex­u­al­ité les­bi­enne, voilà trois min­utes qui ouvrent les réjouis­sances d’une pornogra­phie inven­tive.

Porno docu

Un autre court métrage sur la sex­u­al­ité fémi­nine aura égale­ment mar­qué le fes­ti­val. Il s’ag­it de This Is the Girl de Cather­ine Cor­ringer. Dans la même logique que Bonne bourre, le film mon­tre des pra­tiques sex­uelles sans fard et sans tabous et enreg­istre la mon­tée du plaisir féminin comme peu de films ont su le faire. Au-delà de toutes sex­u­al­ités préal­able­ment définies, le court réus­sit à mêler une sen­su­al­ité qui envahit l’écran par strates pro­gres­sives, sans pour autant en oubli­er l’aspect cérébral à tra­vers des images sur­réal­istes sur­prenantes (l’homme qui se fait bran­ler fréné­tique­ment son gode cein­ture placé dans sa bouche). Cather­ine Cor­ringer enreg­istre, avec un sens rare du cadre et de la durée, une céré­monie char­nelle qui laisse bouche bée. Ce trou­ble naît surtout du fait que ce qu’elle filme est réel. Il ne s’ag­it pas d’adapter le sexe au ciné­ma comme le fait la majorité des films X dans leur besoin de spec­tac­u­laire, mais bien l’in­verse, c’est-à-dire d’adapter le ciné­ma aux pra­tiques sex­uelles qu’elle décrit. Retrou­ver comme un regard et une approche doc­u­men­taire sur la sex­u­al­ité, comme le compte ren­du d’un événe­ment qui s’est réelle­ment déroulé. Le fait que Cather­ine Cor­ringer inter­prète elle-même son film joue le jeu de cette logique. Elle arrive alors à ren­dre la sen­su­al­ité dans sa com­plex­ité et sa frontal­ité dans un même mou­ve­ment à tra­vers son pro­pre désir. Le fait aus­si que la sex­u­al­ité décrite est un très fort aspect céré­moniel per­met à l’alchimie du film de fonc­tion­ner au mieux. Car finale­ment quoi de plus ciné­matographique qu’une céré­monie ?

Films sensations

Parce que le court-métrage reste un for­mat qui trou­ve à trou­ver sa place sur les écrans et la télévi­sion, ce for­mat n’a pas cessé de mar­quer l’événe­ment durant le fes­ti­val. Film de danse, Le Rêve du roi réal­isé par Christi­na Dias, suit les errances d’une femme enfer­mée dans son apparte­ment qui se libère une nuit de cette bulle où son énergie cor­porelle ne peut plus être con­tenue. Choré­graphié et inter­prété par Kate­ri­na Christl, le film arrive, à tra­vers l’ex­plo­ration d’un per­son­nage et surtout d’un corps, à ren­dre une palette d’é­mo­tions rich­es et fortes. Sorte de comédie musi­cale mod­erne, la danse con­tem­po­raine y aurait réus­si à ren­dre la lib­erté des éclats du music-hall clas­sique. Proche de cette dichotomie rêve/réalité et avec le physique et le tal­ent sur­prenants de Kate­ri­na Christl (qui oscille entre l’é­tat de grâce), le film dose le triv­ial et un grotesque proche du bur­lesque. Christi­na Dias trou­ve le découpage et le mon­tage les plus adap­tés aux mou­ve­ments cor­porels qu’elle filme. Cette affil­i­a­tion a tou­jours été un moyen essen­tiel de priv­ilégié la sen­sa­tion sur le com­préhen­sion, l’ad­hé­sion ou même l’i­den­ti­fi­ca­tion dans le réc­it ciné­matographique.

Même s’il ne s’ag­it pas de danse à pro­pre­ment par­ler, le film de Ludiv­ina Diaz Les Corps silen­cieux, provoque le même sen­ti­ment de la sen­sa­tion débar­rassée du super­flu. À tra­vers la lenteur d’un rythme par­faite­ment maîtrisé, le film nous narre l’his­toire de Louise qui som­brant dans l’ob­ses­sion, inca­pable de faire le deuil de sa rela­tion passée avec une femme plus âgée. La réal­isatrice, grâce à son scé­nario qua­si théorique, décor­tique l’im­age même du ciné­ma en même temps qu’elle le fait du désir. Louise une fois son his­toire finie, n’a plus qu’une idée en tête : col­lecter toutes les images et tous les sons de son amour per­du. À tra­vers cette idée scé­nar­is­tique proche de Ver­ti­go, ne peut-on pas voir le compte ren­du du tra­vail du cinéaste, sculp­teur de sons et d’im­ages? À la fois sub­til auto­por­trait du désir féminin et de la réal­isatrice con­stru­isant son film, Les Corps silen­cieux fait penser à cette phrase de Michael Cimi­no : “Le ciné­ma, c’est créer de la nos­tal­gie pour un passé qui n’a jamais existé.” Dans ce tra­vail, il faut ren­dre aus­si hom­mage à la sub­tile pho­togra­phie de Huong Lam. Lyriques et dis­tan­ciées, la lumière, la tex­ture d’im­age et les couleurs (pen­dant les scènes tournées de nuit en extérieur) ren­dent par­faite­ment le pro­pos du film, entre le feu et la glace.

De la bande dessinée au cinéma

Autre très beau film, Panora­ma, réal­isé par Loo Hui Phang est une adap­ta­tion de sa Bande Dess­inée. Dans le XII­Ie arrondisse­ment de Paris, les aven­tures d’un jeune homme issu de l’im­mi­gra­tion chi­noise per­met d’ap­préhen­der le grand écart s’opèrant pour les per­son­nes vivant entre deux cul­tures, inter­ro­geant nos préjugés à tra­vers des sit­u­a­tions sur­réal­istes. À par­tir d’un mélange des langues asi­a­tiques (on y par­le aus­si bien le can­ton­ais, le viet­namien que le japon­ais), le film ques­tionne le spec­ta­teur occi­den­tal sur sa com­préhen­sion de la cul­ture asi­a­tique, arrivant à ren­dre compte de l’é­tat psy­chologique d’un per­son­nage face à l’ab­sur­dité d’un quo­ti­di­en fait de clichés et de croy­ances tenaces. Avec un humour qui n’est jamais très loin de l’«inquiétante étrangeté», le film nous plonge dans l’ab­strac­tion de la per­cep­tion en util­isant don­nant par exem­ple une cer­taine étrangeté aux décors naturels et bien réels du XII­Ie arrondisse­ment. On ne serait que recom­man­der ce film atyp­ique et pro­fond, qui évite si bien l’é­mo­tion facile liée à la représen­ta­tion ciné­matographique de l’in­té­gra­tion et du racisme.

Jésus aux Philippines

Pour finir, un OVNI nous a mar­qué par sa lib­erté et son détache­ment des con­ven­tions ciné­matographiques, Tuli d’Au­raeus Soli­to. Tourné avec une caméra légère (sûre­ment une sim­ple DV), le film touche par la triv­i­al­ité de son style et la grandeur de ce qu’il con­voque. Tuli est le por­trait d’un petit vil­lage philip­pin où tous les garçons doivent se faire cir­con­cire. Un seul refuse. Par­al­lèle­ment, la fille du cir­con­ciseur alcoolique et vio­lent, tombe amoureuse d’une fille. Trai­tant de façon légère et poé­tique le culte du phal­lus à tra­vers cou­tumes ances­trales et images chris­tiques, Soli­to créé un monde étrange et fasci­nant aux repères vac­il­lants où les réal­ités, les reli­gions et les tex­tures se mélan­gent allè­gre­ment. On est assez fasciné de voir com­ment l’u­til­i­sa­tion d’une petite caméra peut faire émerg­er la magie et le mer­veilleux, en somme un beau pied de nez au nou­v­el académisme de cet out­il, ce qu’on appellera le réel réal­iste. On pense au film de Jonathan Nos­siter, Signs and Won­ders (2004) qui, de la même façon, arrivait à créer des images oniriques et grotesques à par­tir d’une caméra DV.

Fes­ti­val riche de décou­vertes et d’ap­proches dif­férentes, on a pu égale­ment voir quelques clas­siques comme le Rocky Hor­ror Pic­ture Show en séance de minu­it déjan­tée (culte ren­du à un mont Gol­go­tha du ciné­ma) ou encore le sub­lime Le Nar­cisse noir de Pow­ell et Press­burg­er. Était égale­ment présen­té en avant-pre­mière le très beau film de Jacques Nolot, Avant que j’ou­blie. Réal­isa­teur, scé­nar­iste, acteur jouant une sorte de Mon­sieur Hulot gay, tout aus­si décalé mais plus causeur que ce dernier, Nolot vient clore l’an­née ciné­matographique après que son “Taran­ti­no” André Téch­iné l’ait ouverte avec son mag­nifique Les Témoins. Ces deux films, côte à côte, pour­raient être nos “Grind­house pédés” français, tant la con­nivence entre les deux œuvres et les deux hommes est forte. Leurs styles respec­tifs, pour­tant dif­férents, atteignent pour­tant cette rare justesse pour nous par­ler d’un état de la France et des hommes.