Un, deux, trois… cent qua­torze vis­ages féminins regar­dent une pièce de théâtre dans une salle obscure. Il s’agit de l’adaptation de Khos­row et Shirin, un poème iranien de Neza­mi Gan­je­vi datant du XIIème siè­cle. Khos­row est le roi de Per­sie dont tombe amoureuse Shirin, princesse arméni­enne. Après avoir renon­cé à son trône pour cette his­toire impos­si­ble, elle s’éprend cepen­dant d’un artiste iranien du nom de Farhad. Voilà le drame mis en scène par Kiarosta­mi lui-même auquel assis­tent ces actri­ces.

D’emblée, avouons la dif­fi­culté qui con­siste à regarder d’autres vis­ages regar­dant pen­dant 1h30. Mais avouons égale­ment qu’une fois prise la mesure du film et ren­trés dans sa poésie, Shirin se révèle une mer­veilleuse œuvre et une réflex­ion sur le ciné­ma qui va bien au-delà du sim­ple méta-film. Jamais le hors-champ n’a été à la fois si absent et ressen­ti. Cette pièce dont les voix nous bercent, est un exer­ci­ce que le cinéaste lance au spec­ta­teur et à sa capac­ité d’attention pour prou­ver qu’un ciné­ma du sonore peut exis­ter – ain­si il a prié avec humour la salle : « Essayez de ne pas sor­tir à la pre­mière demi-heure. Atten­dez jusqu’au bout de la deux­ième, puis je serai con­tent car la troisième demi-heure sera la dernière et je saurais qu’à la fin vous aurez vu tout mon film ». Mais Kiarosta­mi con­naît assez bien son médi­um pour savoir que le gros plan du vis­age d’une femme peut gag­n­er tous les scep­ti­cismes : c’est tout ce qu’il nous con­cède visuelle­ment. Évidem­ment, c’est un cadeau mirac­uleux qui fait l’effet d’une épiphanie. La beauté pho­togénique de ces peaux can­dides émergeant de l’obscurité nous tient sus­pendus à leur moin­dre bat­te­ment de cil, à tous leurs micro­scopiques mou­ve­ments de lèvre… Elles font le film. Nous vivons cette tragédie ori­en­tale avec leur présence, à tra­vers leurs yeux et pour leurs émo­tions. La finesse de ce rap­port presque intime qui petit à petit nous lie à cha­cune d’entre elles est la force de ce pari et la splen­deur de ce film.