La « ville sans som­meil » qui donne son nom à la fic­tion (inspirée de faits réels) de Guiller­mo Galoe désigne un bidonville en ban­lieue de Madrid, habité par plusieurs com­mu­nautés chaque jour davan­tage men­acées d’expulsion. À défaut de dormir, les plus jeunes généra­tions ne man­quent pas de rêver : le film émeut surtout par ses scènes de dis­cus­sions pas­sion­nées où cha­cun, tour à tour, fan­tasme sa vie future. Les désirs plus ou moins prag­ma­tiques des per­son­nages (habiter en face d’un coif­feur ou dans un apparte­ment don­nant sur la mer) dia­loguent avec les légen­des des « grands-mères », doyennes d’une tra­di­tion orale, sur les richess­es et la félic­ité à venir. Toni, le per­son­nage prin­ci­pal, incar­ne le tiraille­ment que Ciu­dad sin Sueño entend représen­ter : bien qu’attaché au mode de vie tra­di­tion­nel de la com­mu­nauté rom, défendu par son grand-père avec lequel il entre­tient une rela­tion fusion­nelle, il est débous­solé par l’appel des villes et de leur moder­nité. Le départ de son meilleur ami Bilal à Mar­seille con­stitue l’élément déclencheur du réc­it, suivi par la vis­ite d’un apparte­ment situé au sein d’un quarti­er rési­den­tiel de Madrid, ses par­ents souhai­tant démé­nag­er dans un loge­ment plus salu­bre. Les deux envi­ron­nements, diamé­trale­ment opposés, sont l’objet de divers­es mis­es en regard : la hau­teur de l’immeuble où Toni refuse d’emprunter l’ascenseur s’oppose par exem­ple à l’horizontalité du bidonville, filmé à de nom­breuses repris­es par de longs trav­el­lings latéraux.

Par le biais d’un procédé sur­prenant, ce por­trait social adopte ponctuelle­ment un car­ac­tère davan­tage réflexif. Lorsque Bilal et Toni explorent les champs alen­tour, ils se fil­ment l’un l’autre avec un télé­phone (en train de mon­ter à bord de l’épave d’une voiture, ou de cap­tur­er un iguane pour le reven­dre) dont les images sont inté­grées au mon­tage. L’exogénéité de ces plans (due au piqué très net et au zoom numérique) est ren­for­cée par l’application en direct, par les jeunes garçons, d’un fil­tre mod­i­fi­ant les couleurs. Ain­si fil­ment-ils un ciel jaune, des vis­ages verdâtres ou une riv­ière rouge sang (« Une riv­ière de vin ! » s’exclame l’un d’eux). La défor­ma­tion des images, cap­turées de manière très brute, pro­duit de curieuses com­po­si­tions psy­chédéliques, comme ce très gros plan sur le bouil­lon­nement rougeâtre de la riv­ière. L’espace élar­gi du bidonville, cher aux deux per­son­nages, se réin­vente alors au gré de leurs désirs, comme trans­fig­uré par leur regard.