Sept ans après la présen­ta­tion de La Danseuse à Un Cer­tain regard, Stéphanie di Gius­to revient au Fes­ti­val de Cannes avec Ros­alie, dont le prin­ci­pal défaut est de cap­i­talis­er unique­ment sur la force édi­fi­ante de son scé­nario. Der­rière le per­son­nage fic­tif de Ros­alie Deluc (Nadia Tereszkiewicz), se cache l’his­toire vraie – mais ici large­ment romancée – de Clé­men­tine Delait, femme à barbe dev­enue une véri­ta­ble célébrité au début du XXe siè­cle. Avec un sens aigu du mar­ket­ing, la jeune femme a accep­té de pos­er pour une série de por­traits pho­tographiques met­tant en évi­dence son abon­dante pilosité faciale afin de les ven­dre sous forme de cartes postales. Il est toute­fois regret­table que le film élude en grande par­tie ce qui fait la sin­gu­lar­ité de cette tra­jec­toire (Delait est en effet dev­enue la coqueluche des poilus dans les tranchées avant de ren­con­tr­er le Prince de Galles), au prof­it d’un por­trait net­te­ment plus doloriste. Ten­an­cière d’un café dans les Vos­ges après son mariage avec Abel (Benoît Mag­imel), Ros­alie sus­cite ain­si la curiosité, puis l’op­pro­bre col­lec­tive en choi­sis­sant de devenir l’at­trac­tion locale (elle cesse de se couper la barbe) pour ren­flouer les caisse de son est­a­minet.

Le réc­it suit dès lors la tra­jec­toire atten­due d’un rise and fall : après avoir douce­ment instal­lé un esprit de lib­erté par­mi les ouvrières de l’u­sine locale, l’héroïne est trahie par les siens et traînée dans la boue par le chef de l’en­tre­prise. Pour martel­er la tra­jec­toire trag­ique du per­son­nage, la cinéaste mul­ti­plie les métaphores empesées : dès les pre­mières scènes, une robe mac­ulée de boue annonce l’hu­mil­i­a­tion à venir, tan­dis que le spec­ta­cle répug­nant d’une curée après une chas­se à courre, dont Ros­alie est la spec­ta­trice impuis­sante, sonne comme un aver­tisse­ment. À trop vouloir éviter de filmer de son héroïne comme un mon­stre (ce que souligne une dis­crète cita­tion d’Ele­phant Man lors d’une scène de rêve au son de l’Ora­to­rio de Samuel Bar­ber, qui clô­tu­rait le film de Lynch), Di Gius­to ne trou­ve jamais la bonne dis­tance – Ros­alie appa­raît tour à tour comme une illu­minée, une entre­pre­neuse géniale et une sor­cière –, quitte à laiss­er au sec­ond plan l’évo­ca­tion, autrement plus pas­sion­nante, du milieu social dans lequel elle évolue. Du petit pha­lanstère hygiéniste dirigé par Ben­jamin Bio­lay (inex­pres­sif, comme tou­jours, en patron tac­i­turne), le film ne fait qu’ac­cu­muler les images d’Épinal, tout en dres­sant le por­trait d’une mar­tyre de l’in­tolérance. N’en découle qu’un hom­mage raté, qui finit par oblitér­er la vivac­ité d’e­sprit et la force de car­ac­tère de Ros­alie.