Il y a vingt ans, Bri­an De Pal­ma imag­i­nait dans Femme Fatale le Fes­ti­val de Cannes vic­time d’une coupure de courant et dépouil­lé de ses parures, à l’occasion d’un auda­cieux vol de bijoux. Ce scé­nario n’est plus tout à fait l’apanage de la fic­tion, si l’on en croit un com­mu­niqué de la CGT Énergie annonçant que, dans le cadre des actions con­tre la scélérate réforme des retraites, plusieurs man­i­fes­ta­tions sportives ou cul­turelles d’envergure, dont le fes­ti­val, pour­raient « se retrou­ver dans le noir ». Cette hypothèse, déjà très com­men­tée, occul­terait presque un autre fait, évidem­ment moins impor­tant au regard des soubre­sauts de ces derniers mois, qui ne con­cerne que le monde de plus en plus petit de la cinéphilie : cette année, black-out ou non, Cannes est d’ores et déjà un peu privé de sa lumière. De mémoire récente, c’est la pre­mière fois qu’aucun film en com­péti­tion ne sor­ti­ra simul­tané­ment dans les salles hexag­o­nales. Le pub­lic se con­tentera du film d’ouverture, Jeanne du Bar­ry de Maïwenn, de L’Amour et les forêts de Valérie Donzel­li (Cannes Pre­mière) et d’Omar la fraise d’Elias Belked­dar (Séance de minu­it). La chose est en par­tie due à la non-sélec­tion de cer­tains poids lourds prêts à être dévoilés en mai, mais qui n’ont finale­ment pas eu les faveurs des pro­gram­ma­teurs, tel L’Île rouge de Robin Campil­lo (déjà vu, pas ter­ri­ble), qui sera dis­tribué sans label palmi­fide à la fin du mois. Reste que cette désyn­chro­ni­sa­tion entre Cannes et le reste du pays témoigne aus­si, à une cer­taine échelle, du déclin de la cinéphilie, dont le fes­ti­val con­stitue quoi qu’on en pense un pré­cieux ambas­sadeur.

Cannes, c’est d’abord dix jours d’occupation de l’espace médi­a­tique par le ciné­ma ; un ciné­ma certes glam­our, mais qui partage mal­gré tout un peu de sa vis­i­bil­ité avec des films plus exigeants – cette année, la mon­tée des march­es de Sean Penn (au cast­ing de Black Flies) sera ain­si précédée de quelques heures par celle de Wang Bing. Or cette force de frappe pro­mo­tion­nelle est de plus en plus faib­lis­sante, en par­ti­c­uli­er depuis la réduc­tion, sous l’impulsion de Vin­cent Bol­loré, du temps d’antenne con­sacré au fes­ti­val sur Canal+, l’ancien allié his­torique de Cannes (le divorce a été acté en 2022, avec le choix de France Télévi­sion et Brut comme nou­veaux parte­naires[1]). Moins de Cannes, c’est moins d’exposition du « grand pub­lic » au virus heureuse­ment con­tagieux de la cinéphilie : on aura beau trou­ver indé­cent ou dérisoire le luxe dont la Croisette se fait l’écrin, elle pos­sède un pou­voir de séduc­tion qui n’est pas à nég­liger dans un con­texte où l’aura du ciné­ma, il faut le recon­naître, ne brille plus comme avant. C’est même à croire que les dis­trib­u­teurs sem­blent avoir acté la perte d’attrait du fes­ti­val : par le passé, des œuvres de Wes Ander­son ou de Nan­ni Moret­ti sont sor­ties durant la quin­zaine can­noise, pour prof­iter pleine­ment des regards fixés sur la Riv­iera. Leurs nou­veaux films atten­dront cette fois-ci quelques semaines avant de trou­ver, en juin, le chemin des salles. Ironique­ment, leurs titres augurent cha­cun un des­tin pos­si­ble pour Cannes : futur cratère déser­tique (Aster­oid City), ou Vers un avenir (plus) radieux ?

Notes

Notes
↑1 Pour un résul­tat souf­flant le chaud et le froid : si les audi­ences des céré­monies d’ouverture et de clô­ture sont en très nette hausse, ce n’est pas le cas des quo­ti­di­ennes, qui sont loin d’attirer autant de téléspec­ta­teurs que l’émission « Le Grand jour­nal » (présente à Cannes de 2005 à 2015) et avant elle « Nulle part ailleurs ».