Si l’on s’habitue à voir Blanche Gardin au ciné­ma, jamais un film n’avait été autant cen­tré sur elle, et plus encore sur l’univers de ses stand-ups. Dans son pre­mier long-métrage, Céline Devaux explore la dépres­sion inavouée que tra­verse Jeanne, con­fron­tée à la fois au sui­cide de sa mère, à l’effondrement de sa vie pro­fes­sion­nelle et à un désert affec­tif ; en somme, à cette crise de la quar­an­taine dont l’hu­moriste par­le tant dans ses tru­cu­lents spec­ta­cles. « Tout le monde aime Jeanne » : c’est selon Jean (Lau­rent Laf­fitte) ce que les garçons se racon­taient au lycée. Il faudrait toute­fois ajouter : tout le monde, sauf Jeanne elle-même, tant cette dernière s’au­todépré­cie. La dynamique psy­chologique du réc­it repose sur cette oppo­si­tion struc­turante entre l’intériorité du per­son­nage prin­ci­pal et l’extérieur, qu’il s’agisse du regard des autres (louant par exem­ple la beauté de Jeanne qui se juge pour­tant sex­uelle­ment périmée) ou des espaces tra­ver­sés. La qua­si inté­gral­ité du film se déroule sous le soleil de Lis­bonne, dont les aplats de couleurs vives sont val­orisés par la pho­togra­phie d’Olivier Boon­jing, qui pousse jusqu’au bout une logique antiro­man­tique de dis­jonc­tion entre l’émotion du per­son­nage et les paysages con­tem­plés : pour Jeanne, sa dépres­sion est encore plus insup­port­able du fait que la beauté du monde sem­ble l’enjoindre à être heureuse.

Ce goût du con­traste s’ex­prime notam­ment dans le mélange d’animation et de pris­es de vue réelles : les per­son­nages et les formes créés par le dessin expri­ment avec flu­id­ité la vie intérieure de la quadragé­naire. Plutôt inven­tif, ce dis­posi­tif a cepen­dant un revers : filmées par­fois avec moins de rigueur, les séquences en live parais­sent en com­para­i­son plus fades. Leur intérêt se loge ailleurs, dans l’usage icon­o­claste que le film fait de la voix off. Plutôt que de faire enten­dre celle de Blanche Gardin, la bande sonore est tapis­sée de voix étrangères qui réson­nent dans la tête de Jeanne, com­bi­nant la pre­mière per­son­ne à la sec­onde, le tutoiement au vou­voiement. Pour tran­scen­der le mal­heur ordi­naire des per­son­nages, le film s’ap­puie sur le brio comique de ses deux acteurs prin­ci­paux. Le rire se meut ici en énergie du dés­espoir : c’est la touche Gardin. Mais ce geste libéra­teur s’ap­puie égale­ment sur le cou­plage des deux reg­istres plas­tiques, la sim­plic­ité enfan­tine des dessins de la cinéaste retour­nant en ten­dresse l’épuise­ment qu’éprou­ve Jeanne face à ses névros­es. C’est la touche Devaux.